Descente aux enfers, 1980

Récits de déportés et de S.S. d’Auschwitz

Descente aux enfers - Julliard, 1980

Julliard, 1980

Si l’on veut s’approcher au plus près de ce que fut Auschwitz, le plus grand des camps de concentration nazis, il faut puiser dans les témoignages des déportés eux-mêmes.
C’est ce qu’a fait Vladimir Pozner.
Il a su provoquer, écouter ou lire, puis ordonner ces récits qui disent l’horreur quotidienne : un épouillage, un lever de soleil, une pendaison, un sourire, un cas de folie. À ces récits, il a mêlé ceux des bourreaux et de leur famille bien tranquille qui s’inquiètent de leur ravitaillement et de la plantation des fleurs.
Ces voix multiples se répondent, se croisent, se suivent et, ensemble, font entendre le chant de la détresse, du courage et de l’espoir. Elles nous révèlent ce que fut cette descente aux enfers du XXe siècle.
Terrible à lire ? Sans doute.
Insoutenable ? Peut-être.
Nécessaire ? À coup sûr.

Les premiers mots

À travers moi l’on va dans la cité dolente,
À travers moi l’on va dans l’éternelle douleur,
À travers moi l’on va parmi la gent perdue.
Tel était le début d’une inscription au-dessus d’une porte que Dante avait lue et recopiée jusqu’à la dernière ligne :
Laissez tout espoir, ô vous qui entrez.
Il ne lui restait qu’à pénétrer dans le monde secret.
Des plaintes, des soupirs, des gémissements
Résonnaient dans l’air sans étoiles
Si fort que dès l’abord je me mis à pleurer.
On entendait
Langues de toute race, horribles blasphèmes,
Paroles de souffrance, accents de colère,
et Dante demanda à son guide : Qui sont ces gens qui semblent accablés de douleur ?
et ensuite : Quel tourment les fait se lamenter si fort ?

A propos de…

En 1946, l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie avait édité des Témoignages sur Auschwitz.
L’hiver 1978-79 nous a montré l’impérieuse nécessité de présenter les hommes – victimes et bourreaux – tels qu’ils ont été réellement impliqués dans l’holocauste.
Nous avons eu la chance extraordinaire de rencontrer l’extrême sensibilité de Vladimir Pozner. Il s’est entretenu avec certains d’entre nous, il a fait un choix dans les textes que nous lui avons confiés et, familier de l’expression cinématographique, il a su réaliser ce montage bouleversant.

Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, 1980

Pozner a compulsé l’énorme quantité de récits recueillis dès 1946 auprès des rescapés et des rares bourreaux appréhendés d’Auschwitz. Il ne joue pas des douleurs et des désespoirs des victimes, ne les met pas en scène : ce serait odieux ; il ne retient que des faits : une telle, un tel, tel jour, a vu ceci, a subi cela. Le résultat en est, de témoin à témoin, une escalade dans l’insoutenable.

Jean Clémentin, Le Canard enchaîné, 1980

Un livre de plus sur les camps ? On répondra d’abord qu’il n’y en aura jamais assez, contre l’oubli inévitable, l’oubli organisé. Mais le témoignage polyphonique dont Vladimir Pozner, maître incontesté du « montage » (Les Etats-Désunis, Tolstoï est mort), a tissé les fragments avec l’ouïe fine du cœur et l’art invisible de l’écrivain n’est pas tout à fait un livre après d’autres. C’est le panorama de l’indescriptible évoqué à petites touches atroces ou déchirantes. Pozner nous donne à vivre ce que Rousset nomma Les jours de notre mort.

Claude Roy, Le Nouvel Observateur, 1980

Plus d’une fois, horrifié par l’horreur sans nom, étouffé par la colère inassouvie, par le désespoir et par l’impuissance, nous avons failli refermer ce livre. Et c’est pourtant un beau livre. On a un peu honte d’appliquer les critères esthétiques en usage dans la république des lettres à un livre qui est avant tout un acte et un implacable réquisitoire. Descente aux enfers n’est pas l’œuvre d’un candidat au prix « Machin ». Vladimir Pozner a compris que s’agissant d’une chose aussi monstrueuse et à la lettre aussi incroyable, l’objectivité et la sobriété seraient plus convaincantes et plus impressionnantes que les éclats d’une éloquence vengeresse.

Vladimir Jankélévitch, Le Monde, 1980