Pierre-Jean Rémy

Vladimir Pozner. Ancrée au cœur de la réalité, enfoncée à pleine chair dans la vie, son œuvre romanesque paraît suivre les détours de l’histoire comme ceux de sa vie avec une rigoureuse émotion : Pozner dit ce qu’il voit, ce qu’il sent, il témoigne et chante. Mais dans le même temps, fermez les livres de Pozner, asseyez-vous face à lui dans un univers de livres et de photographies, de petits chevaux de bois et d’oiseaux en terre cuite qui hantent ses bibliothèques et regardez-le, écoutez-le : le visage marqué, arraché, défoncé, parce que les livres sont aussi une parole et qu’on peut payer très cher les mots qu’on ose dire – Pozner a été plastiqué en 1962, en même temps que Malraux et Wurmser –, il se raconte, d’une voix douce de grand-père qu’il est, le grand-père qui a vécu, qui a aimé, qui s’est battu. Et ce qu’il raconte – sa vie – ce sont ses livres. Ou ses films, puisqu’à Hollywood comme à Paris, il a été de ceux dont la signature est apparue au bas des scripts des films que nous aimons. Ses livres, donc, ou ses films, ou ses rencontres, son œuvre de journaliste baroudeur.

À le voir, on pense bien sûr à Cendrars. D’abord, dans les premières pages du Mors aux dents, Pozner lui-même évoque Cendrars. On voit l’éternel voyageur-poète allumer une cigarette de son unique main, sortir une bouteille de Calvados et lancer Pozner sur ce qui sera son premier succès : la quête d’un aventurier russe, le baron Ungern, général assassin, sanguinaire au-delà de toutes les cruautés. Mais Cendrars, à qui je porte un intérêt passionné, dont les excès les plus lyriques comme les poèmes les plus fous marquent, plus que tous autres, la rupture de ce siècle – tout Apollinaire est né dans la besace de Cendrars, qu’on ne l’oublie pas ! – était un homme seul. Entouré d’amis, mais seul. Généreux, mais seul. Amoureux au délire, mais seul. Pozner, lui, a tout un monde avec lui, et son aventure est celle de ce monde. Depuis le premier jour, il est le compagnon, le camarade, en même temps que le romantique bouleversant qui sait nous attendrir jusqu’aux tripes par deux mots qui peuvent dire tour à tour et l’amour, et la mort, et la lutte. D’autres ont un fusil à la main, ou une rose, un œillet au poing ; la plume de Pozner, sa machine à écrire, c’est l’âme fraternelle qui nous libère de nos médiocrités crispées, de nos pauvres petites habitudes confortables, au prix de tous les sacrifices : j’ai dit qu’en 62, notre Pozner a perdu la moitié du visage, il aurait bien pu y laisser la vie, mais quatre ans auparavant, l’un des premiers – premier en France, premier dans les rangs du Parti communiste – il avait eu le courage de dire ce qui se passait en Algérie, cette misère, leur douleur et notre honte. Vladimir Pozner, donc, ou l’aventurier fraternel, livres et vie confondus…
(…)
Peu d’écrivain, mieux que Pozner dans l’itinéraire politique rigoureux qui a été le sien, ont su apporter un démenti plus rigoureux aux tenants d’une littérature renfermée sur elle-même ou de contemplation. Pozner nous affirme l’aventure, mais pour les autres. Il nous crie la colère, la peur, la souffrance, la fuite ou même la haine, mais au nom de quelque chose qui s’appelle l’espoir. Il est partout dans ses livres – j’ai dit la vie (sa vie) et les livres (ses livres) – mais derrière lui, ou plutôt, à ses côtés, il y a la foule de ceux qui ont, comme lui, vu la souffrance, la peur et la colère de près, ceux qui n’en sont pas revenus et ceux qui sont quand même là, encore, pour témoigner.
À côté de ces superbes aventuriers du début de ce siècle, qui ont bourlingué à travers le monde, un crayon à la main, pour raconter ce monde et l’insolite, le merveilleux, le fou, le délirant qu’ils croisaient tous les jours, il fallait un autre aventurier pour dire le même monde, mais en communion étroite avec ceux qui le faisaient, ce monde-là, insolite, merveilleux, fou, délirant ou désespéré. Parce que la communion selon Pozner, c’est encore et toujours l’espoir. Et dès que tu n’es plus seul, l’espoir existe. Non ?
Préface à Œuvres de Vladimir Pozner,
Pierre-Jean Rémy, le 13 mai 1977