Le mors aux dents, 1937, en librairie

Le mors aux dents. Actes Sud / Babel, 2005. En librairie.

Actes Sud / Babel, 2005. En librairie.

Actes Sud, 1985 en librairie

Actes Sud, 1985. En librairie

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Julliard, 1962

Julliard, 1962

Le mors aux dents. Denoël, 1937

Denoël, 1937

Au lendemain de la rĂ©volution d’Octobre 1917, le baron Ungern s’insurge contre le pouvoir soviĂ©tique. Il prend les armes, rĂ©unit des partisans, chasse la garnison chinoise d’Ourga, conquiert la Mongolie et s’avance vers PĂ©kin avec un seul but : reconstituer l’empire de Gengis Khan, quitte Ă  torturer et Ă  massacrer des milliers d’hommes. MĂŞme parmi ceux qui l’ont cĂ´toyĂ©, peu le connaissent : est-ce un fou sanguinaire, un militaire ambitieux, un bouddhiste convaincu ou un aristocrate courtois ? Le “baron sanglant”, personnage authentique et insaisissable, semble appartenir Ă  la lĂ©gende. Seul un romancier d’exception pouvait relater sa grandiose et dĂ©risoire Ă©popĂ©e. Vladimir Pozner en retrace les Ă©tapes sur un rythme Ă©tourdissant, avec cette Ă©criture âpre et rapide qui assura au Mors aux dents – dès sa première publication en 1937 – un succès qui ne devait pas se dĂ©mentir.

Bertrand Py (Actes Sud), 1985

En exergue

Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie.
Baudelaire

Les premiers mots

La dernière fois que j’ai vu Blaise Cendrars, il ne m’a pas reconnu. Cela se passait à l’enterrement de Fernand Léger, au mois d’août 1955. Paris était vide d’hommes et plein de fleurs, il y avait plus de fleurs que d’hommes au cimetière de Gif-sur-Yvette. D’abord Nadia Léger avait cru que son mari n’aurait pas voulu de fleurs, rien d’autre qu’un drapeau rouge sur son cercueil. Elle avait fini par changer d’avis, il y a eu le drapeau rouge et les fleurs, pas de couronnes, des gerbes seulement. Le soleil brûlait, il y avait des fruits aux branches des arbres ; à l’entrée du cimetière, à l’ombre d’un pommier, rassemblée autour d’une moto rutilante, une famille d’ouvriers était descendue tout entière d’une toile de Léger.
(…)
Je retournai chez Cendrars les mains vides.
— Je vais écrire la vie d’Ungern, lui dis-je.
— Qui est-ce ?
— Un général blanc qui a combattu les bolcheviks en Extrême-Orient et s’est retiré en Mongolie après la défaite de ses chefs.
C’était tout ce que je savais.

A propos de…

“Le mors aux dents, cette Ă©popĂ©e infernale, est un livre sang et steppe”.

Claude Roy

Un modèle de réussite, selon moi, c’est Le Mors aux dents, de Vladimir Pozner, qui raconte l’histoire du baron Ungern, celui que croise Corto Maltese dans Corto Maltese en Sibérie. Le roman de Pozner se divise en deux parties : la première se déroule à Paris, et rend compte des recherches de l’écrivain qui recueille des témoignages sur son personnage. La deuxième nous plonge brutalement au coeur de la Mongolie, et l’on bascule d’un coup dans le roman proprement dit. L’effet est saisissant et très réussi. Je relis ce passage de temps en temps. En fait, pour être précis, les deux parties sont séparées par un petit chapitre de transition intitulé « Trois pages d’Histoire », qui s’achève par cette phrase : « 1920 venait de commencer. »
Je trouve ça génial.

Laurent Binet, HHhH, 2009

C’est le premier livre de Pozner que j’aie lu. J’avais 16 ans. Ce livre m’est resté comme une révélation.

Jorge Semprun, France Culture, 2005

Ce “roman vrai” parut en 1937, quand Hitler et le Front populaire s’affrontaient. Il Ă©clate Ă  nouveau aujourd’hui. Il Ă©tonne plus encore par le tir serrĂ© des phrases et la modernitĂ© de sa composition.

Dominique Desanti, Le Monde des livres, 2005

Dans les années lointaines, j’ai débuté devant une caméra avec Vladimir Pozner, scénariste du film Le point du jour. Je ne l’ai jamais quitté depuis. J’aurais aimé qu’il soit mon frère. Le mors aux dents reparaît, politique, bouleversant, historique. Pozner, homme puissant et si tendre.

Michel Piccoli, Le Nouvel Observateur, 2005

Un des Ă©crivains les plus exigeants et les plus lucides de son temps.

François Eychart, L’Humanité, 2005

La mort… La mort… Le mors ! La mort dans Le mors aux dents, eh bien, c’est un cheval fou !

Jean-Pierre Faye, 2005

Menée bride abattue, la prose halète et se hachure. La collection Babel ne pouvait mieux commémorer le centenaire de la naissance de Vladimir Pozner qu’en republiant son texte le plus cravaché.

Frédéric Saenen, Sitartmag, 2005

Vladimir Pozner est un extraordinaire ciseleur de phrases et cet homme de partout fait l’amour à la langue française comme peu d’auteurs français l’ont fait en ce siècle.

Jean-Michel Ollé, Différences, 1986

Sans périphrase, Le mors aux dents, c’est une sorte d’à la recherche du Tueur perdu. Éperdu même. Nous sommes à l’époque où la Russie sort de sa révolution et où des hommes, venus du bout des temps, tentent encore contre vents et marées d’arrêter le temps. Ungern vient d’ailleurs du plus profond de nos terreurs, de nos plus anciens cauchemars. C’est à proprement parler un monstre, une bête féroce, mais comme tel, il a pu fasciner. On lui obéissait aveuglément, faute de quoi on n’en revenait pas. Et son évocation ne peut qu’être une succession de morceaux de bravoure coupés de froids comptes rendus, de ces rapports plus cruels encore dans leur entière sécheresse, qui ont déjà fait la beauté terrible des grands livres de Malraux, Les conquérants et La condition humaine.

Pierre-Jean Rémy, préface à Œuvres de Vladimir Pozner, 1977

Vladimir Pozner a un accent prodigieux. Ses phrases brèves bondissent. Elles ont l’Ă©clat du mĂ©tal. C’est un Ă©crivain, un vrai, qui a le sens de la couleur et du rythme.

Charles Plisnier, L’IndĂ©pendance, 1937

Claude Morgan, Vendémiaire, 1937

Le mors aux dents, de Vladimir Pozner, c’est TempĂŞte sur l’Asie.

La Critique cinématographique, 1938

Il faut lire ce livre bouleversant, violent et beau. Il participe à la fois de la poésie épique la plus véhémente et de la prise de vue la plus lucide et la plus froide.

Charles Plisnier, L’IndĂ©pendance, 1937

Les États-Désunis, 1938, en librairie

Denoël, 1938

Denoël, 1938

É. F. R., 1948

É. F. R., 1948

É. F. R., 1968 (in Escalade)

É. F. R., 1968 (in Escalade)

10/18, 1975

10/18, 1975

Lux, 2009 (suivi d'un entretien avec Noam Chomsky, postface de Jean-Pierre Faye, préface de Daniel Pozner) en librairie

Lux, 2009 (suivi d’un entretien avec Noam Chomsky, postface de Jean-Pierre Faye, prĂ©face de Daniel Pozner) en librairie

En ces temps de crise, il faut lire et relire cette chronique de l’AmĂ©rique de la Grande DĂ©pression. Ce livre clĂ©, “d’une critique impitoyable et d’une grande tendresse” (Jorge Semprun), a marquĂ© les esprits dès sa sortie en 1938. Dans un genre littĂ©raire qui lui est propre, qui tient autant du reportage que de la forme romanesque, Pozner observe et dĂ©crit un pays, les États-Unis, alors en pleine dĂ©tresse spirituelle et matĂ©rielle, mais qui ne cesse de fasciner. Ce peuple, l’auteur en sonde l’âme par un puissant montage de dĂ©tails : la vie quotidienne de Harlem, les briseurs de grève de l’agence Pinkerton, la guerre des journaux Ă  Chicago, les hĂ©ros dĂ©chus de Hollywood, les grèves violentes dans les mines de Pennsylvanie, John Dos Passos et Waldo Frank, le courrier du cĹ“ur et les Ă©crivains publics, le marchand de lacets de Wall Street, les gangsters et les croque-morts… Il compose une mosaĂŻque qui renvoie l’image d’un pays oĂą l’énergie le dispute au dĂ©sespoir, la solidaritĂ© Ă  la misère, et oĂą le culte du service et de l’efficacitĂ© mène le plus souvent Ă  l’asservissement et au dĂ©cervelage.

4e page de couverture, Lux Ă©diteur, 2009

Goût d’une prose sèche, précise, nerveuse, parfois violente parfois tendre, désintérêt pour la sentimentalité (mais pas pour les sentiments). Cendrars, Caldwell, Brecht, Hammett admiraient ses romans : nulle surprise, si l’on y songe. Pas de superflu, dans sa peinture de l’Amérique : détestation de Pozner pour toute forme de « perte de temps » ! Mais par le montage, « donner de l’acuité au détail le plus insignifiant en le plaçant à l’endroit juste. » Le portrait cubiste d’un pays.

Daniel Pozner, préface, Lux éditeur, 2009

On connaît en France une Amérique d’images d’Épinal : gratte-ciel, gangsters, vedettes de cinéma, etc., ainsi que l’Amérique, patrie du progrès et du confort. Ces deux pays ont été explorés à fond par de nombreux écrivains et journalistes. L’Amérique faite de chair et d’os – et de sang – est moins connue. Ce livre peut donc aussi bien être considéré comme un supplément fragmentaire à mille et une relations de voyages antérieures.
Toutefois, l’auteur admet volontiers qu’il a trop aimé l’Amérique et les Américains pour avoir songé à être poli à leur égard.

Vladimir Pozner, 1er janvier 1938

En exergue

Le temps de la philosophasserie est passé.
Celui de la photographie est venu.
Jules Vallès, Le tableau de Paris

La cause de l’Amérique est à beaucoup d’égards
la cause du genre humain. Plusieurs circonstances
prouvent déjà (et il s’en élèvera beaucoup
d’autres à l’appui) que tous ceux qui chérissent l’humanité,
doivent prendre part à notre querelle et à nos succès.
Thomas Paine, Le sens commun, 1776

Les premiers mots

… oui, mais le soleil va plus vite. Jailli de l’Atlantique, il prend le dĂ©part, Ă  5 h 26, Ă  Portland, dans le Maine, aux confins du Canada ; Ă  5 h 30, il est Ă  Boston, douze minutes plus tard, Ă  New York.
A 5 h 47, on le signale à Philadelphie, cité des quakers, à 5 h 48, à Wilmington, capitale des Dupont de Nemours, à 5 h 54, à Washington, siège du gouvernement. A 6 h 06, c’est au tour de l’acier de Pittsburgh, à 6 h 10, aux palmiers de Miami, à 6 h 18, aux automobiles de Detroit. Sans une seconde de retard sur l’horaire, le soleil touche Atlanta, en Géorgie, à 6 h 24, Cincinnati, en Ohio, à
6 h 25, Louisville, dans le Kentucky, à 6 h 29. Les hauts fourneaux de Gary l’aperçoivent à 6 h 35, et les abattoirs de Chicago, une minute plus tard. De soixante secondes en soixante secondes, les villes se succèdent : 6 h 46, Memphis, 6 h 47, Saint Louis, 6 h 48, La Nouvelle-Orléans. Les usines de l’Est tournent déjà et les plantations du Sud bourdonnent ; à présent surgissent les fermes et les troupeaux du Middle-West : Des Moines à 7 h juste, à 7 h 04, Kansas City, à 7 h 10 Omaha. Après les pistes des explorateurs français, des négociants néerlandais, des gouverneurs britanniques, les sentes des pionniers et trappeurs américains. Les cactus du désert, maintenant, et les Indiens
(7 h 17 : Oklahoma City), les Mexicains (7 h 50 : Santa Fe), les Mormons (8 h 13 : Salt Lake City). Un océan sourd à l’horizon ; Los Angeles au sud, Seattle au nord ; et, à 8 h 57, le soleil entre en gare de San Francisco.
Le 21 septembre 1936 commence aux États-Unis de l’Amérique du Nord.

A propos de…

Une lecture indispensable aujourd’hui !

Danièle Sallenave, France Culture, octobre 2009

Cet ovni littĂ©raire, publiĂ© en 1938 chez DenoĂ«l, apparaĂ®t aujourd’hui Ă©trangement moderne et sans frontières.

Martine Laval, Télérama, 2009

MĂŞlant “choses vues”, extraits de journaux et comptes rendus d’entretiens rĂ©alisĂ©s par l’auteur lors de son sĂ©jour outre-Atlantique en 1936, Les Etats-DĂ©sunis est un formidable (et très littĂ©raire) portrait de l’AmĂ©rique au temps de la Grande DĂ©pression. C’est une sorte de grand reportage, qui fait traverser le pays au lecteur, avec de longues plongĂ©es dans les quartiers les plus sordides de New York, des bas-fonds d’Harlem peuplĂ©s de petites frappes, de prostituĂ©es et de prĂ©dicateurs illuminĂ©s, Ă  la misĂ©rable Bowery Street, au sud de Manhattan, oĂą le froid, en hiver, tuait les pauvres Ă  la chaĂ®ne. Vladimir Pozner fait surtout preuve, dans ces pages captivantes, d’une luciditĂ© redoutable.

Thomas Wieder, Le Monde, décembre 2009

Rarement le destin de ces damnĂ©s du capitalisme a Ă©tĂ© restituĂ© avec une si poignante sobriĂ©tĂ©. Rarement on aura montrĂ© avec une telle pertinence ce qui rapproche l’homme d’affaires du gangster. C’est un chef d’Ĺ“uvre.

Baptiste Touverey, Le Nouvel Observateur, 2009

Les États-DĂ©sunis est un livre dont la lecture a Ă©tĂ© pour moi très importante. C’’est un livre fondamental dans cette tentative de parler de l’inventaire du monde et de l’invention du roman. C’est un livre oĂą l’on peut très bien voir oĂą passe la frontière, parfois difficile Ă  dĂ©celer, entre reportage et littĂ©rature. Pozner raconte son voyage, et il le raconte d’une façon typiquement romanesque : les premières pages, c’est la description de l’avancĂ©e du soleil sur l’AmĂ©rique – Ă  telle heure, le soleil est sur New York, etc. LĂ , on dĂ©couvre peu Ă  peu le paysage de son livre ; avant mĂŞme de faire le voyage, le soleil fait le voyage pour vous. Tout Ă  coup, au milieu de la description d’une bataille syndicale, dans une typographie un peu diffĂ©rente, et avec des marges diffĂ©rentes, avec ce jeu du montage des textes, il y a l’histoire d’un Scotty, Walter Scott, de la VallĂ©e de la Mort, qui Ă©tait mineur. Cette histoire-lĂ  prend quelques lignes, et tout Ă  coup c’est un personnage de roman qui apparaĂ®t.

Jorge Semprun
Les États-Désunis, Inventaire du monde, invention du roman
Journées Vladimir Pozner, Maison des écrivains, Paris 2005

Avec Pozner, nous sommes aux États-Unis en 1936, surtout à New York, nous lisons le journal du matin, du soir, informations locales et nationales, publicité, prêches se mêlent. Un examen subtil de la phrase informative – que l’information provienne de l’observation ou de la presse – montre un grand travail d’écriture, mais celui-ci tend au resserrement, non pas à l’amplification. La discontinuité de la pensée et du monde est acceptée, soulignée, non pas colmatée par des prouesses rhétoriques. Je définis ainsi l’écriture moderne. Pozner, paradoxalement, a une écriture américaine, celle de Dos Passos, voire de Pound. Citons aussi le Brecht de Dans la jungle des villes et Sainte-Jeanne des abattoirs, le Cendrars de Bourlinguer et de L’or, Maïakovski. Ces artistes de la modernité me semblent vraiment très proches de Pozner ou Pozner proche d’eux.

Hubert Lucot
Journées Vladimir Pozner, Maison des écrivains, Paris 2005

Un art saisissant de créer la synthèse à partir de l’anecdote. Vladimir Pozner nous raconte des histoires, des centaines d’histoires – parfois un long récit, parfois seulement une phrase – et le tableau se précise peu à peu, une logique naît de cet apparent désordre – voici les États-Unis d’Amérique, en version originale à peine sous-titrée ! Une Amérique pleine de bruit et de fureur, où tout se mêle, brutalité et tendresse, inquiétude et orgueil, espoir et aveuglement… Vladimir Pozner a écrit là des pages fulgurantes.

Martine Monod, L’Humanité-Dimanche, 1968

Un reportage aux étonnantes qualités littéraires. La plupart du temps on se croirait plutôt plongé dans un grand et violent roman de la vie moderne américaine, écrit par un auteur impitoyable et clairvoyant. Le reportage haussé jusqu’à ce ton mérite de figurer au premier rang des genres littéraires.

Emile Danoën, Ce soir, 1948

Le livre de Pozner est un beau livre, et un livre important. Il est le premier, sur le sujet essentiel de l’Amérique, à avoir élevé le reportage aux dimensions d’un genre neuf, le documentaire… Le procès de l’Amérique, le vrai procès d’une certaine Amérique, ne peut être fait de façon valable que par des hommes qui aiment les Etats-Unis. Pozner est de ceux-là. Nous avons besoin, comme du temps de Stendhal, de « petits faits vrais ». C’est avec les petits faits vrais qu’on écrit l’Histoire juste.

Claude Roy, Action, 1948

Vladimir Pozner vient d’Ă©crire un livre extraordinaire dans le plein sens du mot. Extraordinaire par le ton autant que par le contenu. Les faits parlent d’eux-mĂŞmes et cette sobriĂ©tĂ© permet d’atteindre une puissance dramatique prodigieuse. Rien ne peut donner une idĂ©e plus prĂ©cise et plus tragique Ă  la fois de l’inhumaine lutte pour le dollar que l’implacable chapitre intitulĂ© “Cadavres, sous-produits des dividendes”. On chercherait vainement un roman plus passionnant que ce procès-verbal de constat de l’AmĂ©rique.

Philippe Lamour, Messidor, 1938

 

Blaise Cendrars

La Mimoseraie
Av. de la Marne
Biarritz —  B. P.
Vendredi
Mon cher Pozner —
Vous êtes bien gentil de penser à moi et de m’écrire — Je ne suis pas souffrant, mais depuis trois mois très sérieusement malade, avec interdiction de lire et d’écrire, ce qui n’est pas gai !
Dites-moi en quoi je puis vous être utile et croyez à ma bonne amitié.
Blaise Cendrars
———-
Mardi
Mon cher ami —
Non, je ne suis pas au Tremblay et je ne sais même pas si j’y retournerai pour plus de huit jours cette année — Je vais beaucoup en Espagne et j’y retourne à la fin du mois.
Je ne sais pas si vous savez que je ne m’occupe plus du tout de cette collection de Têtes Brûlées. Je vous dis ça pour votre Ungern que vous m’anoncez reprendre ces jours-ci. Avant de continuer assurez-vous qu’il paraîtra ou voulez-vous que je vous indique un autre éditeur ?
Mes amitiés à Babel.
A votre charmante femme et Ă  vous
                                                          ma main amie
                                                                                          Blaise Cendrars
42 av. Reine Nathalie
Biarritz
(Bses Pyr.)
Faire suivre
———————–
mardi
Mais oui, mon cher ami, cela va un peu mieux puisque je suis rentré au Tremblay. Cela me fera un grand plaisir de vous y voir un de ces dimanches, sauf dimanche prochain où je suis à Tours.
Bien vĂ´tre
                                               Blaise C.
———————
le 17 juillet 31
Mon cher Pozner,
 Non, je suis au Tremblay, d’où je ne bouge pas
 Si LU est une affaire prospère, je l’ignore… en tout cas je le trouve illisible. Allez voir Vogel qui doit renter Ă  la fin du mois.
C’est bien volontiers que je dirais Ă  Hilsum de vous signer un contrat (je croyais que c’était fait !), malheureusement, il vient de partir en vacances, alors ce sera pour son retour, fin aoĂ»t… Je suis navrĂ© de ce que vous me dites car je ne vois pas du tout comment faire pour vous rendre service ; c’est le moment le plus moche de l’annĂ©e et l’annĂ©e est moche…
Mes bonnes amitiés à vous deux
                                                                                            Blaise Cendrars
———————-
Blaise Cendrars
Alfred Daubas
Antiquités
Avenue Reine Nathalie
Biarritz
Le 25 août 1932
Cher ami
bien reçu votre petit mot et désolé d’apprendre ce que vous m’annoncez de si désagréable pour vous. Je rentre à Paris fin de semaine et ferai l’impossible pour vous être utile. Entrer dans une banque, cela ne vous ferait-il pas peur ?
Mes bonnes amitiés à vous deux.
                                                                                            Blaise Cendrars
——————–
mardi
Merci mon cher de votre invitation. J’ai déjà vu City Streets au Vx Colombier. Je viendrai dîner un de ces prochains jours en vous téléphonant la veille.
Ma main amie
                 à vous deux
                                       Blaise Cendrars
26 / IV / 32
——————
mardi
soir
[avril 1937]
Mon cher –
Reçu votre livre [Le mors aux dents] ce matin.
Je l’ai lu dans la journée.
Je suis heureux de voir que vous l’avez enfin publiĂ©, depuis le temps, depuis le temps…
Merci de me l’avoir envoyé.
                                         Blaise Cendrars
12 av. Montaigne
VIIIè

mardi
soir
[avril 1937]

Mon cher –
Reçu votre livre [Le mors aux dents] ce matin.
Je l’ai lu dans la journée.
Je suis heureux de voir que vous l’avez enfin publiĂ©, depuis le temps, depuis le temps…
Merci de me l’avoir envoyé.
Blaise Cendrars

12 av. Montaigne
VIIIè

 

Deuil en 24 heures, 1942

Brentano’s, New York, 1942

Brentano’s, New York, 1942

Grasset, 1946

Grasset, 1946

Club français du livre, 1965

Club français du livre, 1965

Julliard, 1966

Julliard, 1966

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Temps actuels, 1982

Temps actuels, 1982

Ce roman, dont tous les personnages sont imaginaires dans la mesure où l’imaginaire est fait de bribes de réalité, a été écrit en 1941 et a paru en 1942, à New York, en français d’abord, puis en anglais, pour être, par la suite, publié ailleurs, et dans d’autres langues. Depuis près de cinq ans, l’auteur attend d’être lu par ceux qui, soldats comme lui, ou civils, avaient été charriés, à leur cœur défendant, le long des routes de la débâcle et, un soir, au micro, avaient entendu, avec plus de désespoir que d’étonnement et plus de rage que de désespoir, la voix chevrotante de la trahison.

Vladimir Pozner
Paris, juin 1946

Les premiers mots

Il est faux qu’on ne meut qu’une fois.
Ensuite, ce fut le silence. Il dura. Dubois ne bougeait pas. Aplati sur sa paillasse, les bras collés le long des cuisses, il écoutait. La porte ne battait plus. L’air de la nuit pénétrait dans la cabane. C’était le seul mouvement. Un mouvement sans bruit. Avant, l’air de la nuit était autre. Il charriait des coassements de grenouilles, des sifflets de locomotives. Il s’était enflé, avait crevé, déferlé. Il n’y avait plus de bruit.

A propos de…

C’est un roman terrifiant, un roman qui devrait être lu par tous les Américains. Il existe des livres qui racontent l’histoire des hommes et des femmes consumés par les flammes de la guerre qui fait rage d’un bout à l’autre de la terre, mais ce roman les domine de loin.

Erskine Caldwell, 1942

Deuil en 24 heures, de Vladimir Pozner, est de loin le meilleur roman issu jusqu’Ă  prĂ©sent de cette guerre – et il n’y a guère de meilleur roman issu de quelque guerre que ce soit.

Dashiell Hammett, 1942

Le sujet est incomparable ; on dirait que l’art du roman ne pourra jamais l’égaler ; Pozner y parvient, et c’est en toute simplicité, à force d’avoir vécu intensément ce que d’autres n’avaient fait que subir.
Les romans de guerre passés, de Zola, et même de Barbusse, ne permettaient, en guise de conclusion, que de vagues prévisions à long terme. Ici, par contre, l’avenir, déjà entré en action, ne semble plus admettre ni délai ni subterfuge.
Le livre de Pozner nous aide à garder notre courage ; et c’est de cela et de bien d’autres choses que nous le remercions.

Heinrich Mann, 1942

Avec une simplicitĂ© frappante, Pozner rapporte ce qu’il a vu et ressenti… Quoiqu’il dĂ©crive, cela acquiert une telle vĂ©ritĂ© parce qu’il le voit avec humanitĂ© Ă  travers les yeux des gens.

Marianne Hauser, New York Times, 1942

Je sais que je ne veux rien manquer de ce que Pozner écrira dorénavant. La vérité est à elle seule une qualité assez rare, mais quand cette vérité est rendue par un styliste doué et subtil, nous sommes très près de ce que la littérature peut produire de meilleur.

Kay Boyle, The Nation, 1942

Merci, cher Ami, de nous avoir envoyĂ© Deuil en 24 heures, qui reste le meilleur tĂ©moignage Ă©crit sur la dĂ©bâcle de 1940. Nous le relisons avec le mĂŞme plaisir que nous avions Ă©prouvĂ© Ă  le lire Ă  New York – si l’on peut parler de “plaisir” quand il s’agit d’une Ă©vocation de si sombres jours.

Pierre Cot, lettre Ă  Pozner, 1946

Le livre est avare de paroles.
Il est localisé et précis comme un bon cardiogramme.
On ne lit pas un pareil livre les yeux pleins de larmes. On le lit en se rappelant sa propre vie ; on le lit en se répétant ses paroles à voix basse et en sentant l’amertume dans sa bouche.
C’est un bon livre : il ne se borne pas à laisser un goût amer, il rend la vue nette.

Victor Chklovski, 1965

Ici, protéiforme, Pozner est au cœur de la mêlée et nous décrit ce que fut vraiment la Route des Flandres, au-delà du roman-recherche élaboré après coup.
Un monument, peut-ĂŞtre, que ce Deuil en 24 heures.

Pierre-Jean Rémy, préface à Œuvres de Vladimir Pozner, 1977

 

Marc Chagall

Cher Wowotchka* (vous m’en excusez ?)
Tout simplement – un coup de téléphone – (Boulogne 7-90) et on va fixer un rendez-vous.
Bien Ă  vous.

Marc Chagall

*Diminutif d’un diminutif de Vladimir : Chagall, jeune homme, avait connu Pozner enfant, Ă  Petrograd (voir plus bas).

Cher Vladimir Pozner,
Merci pour le livre. Il est bon de lire votre énergie et il y a de quoi vous parler. Faites un effort pour que je vous voie plus souvent. Tant de souvenirs. Je vois votre père (et maman) comme si c’était hier. Il m’a tellement aimé et défendu – ah ! quand écrirai-je « mon » livre.
Je serre de tout cœur votre main.

Marc Chagall

Vladimir Pozner se souvient– Vous ne pouvez pas vous souvenir de moi, dit-il. Vous étiez trop petit ? Quand je suis arrivé à Pétersbourg, je n’avais pas le droit d’y rester, je n’avais pas de papiers pour me faire enregistrer ; pour avoir le droit de séjour, il fallait travailler quelque part et loger à l’endroit où l’on travaille. Votre papa travaillait à la revue – je crois Voskhod – je crois même qu’il était secrétaire de rédaction, c’était rue Zakharievskaïa, et c’est là que je logeais, à la rédaction, au milieu des numéros de la revue, dit-il, et il rit. C’était un quartier riche, c’est là que votre papa m’avait placé. Il travaillait pour M. Vinaver, l’avocat, et il faisait partie d’un petit groupe qui s’occupait de venir en aide aux jeunes – c’était très bien, à présent, on n’aide pas les jeunes – et votre papa croyait que j’étais doué. Il y avait aussi M. Sev, il m’a même acheté un tableau, vous l’avez vu à l’exposition : un enterrement, il me l’a payé huit roubles, et il a dit : « C’est trop d’argent, c’est mauvais pour les artistes, ça les gâte ». Et moi, plus tard, j’ai racheté ce tableau pour cinquante mille francs. M. Vinaver m’a acheté un tableau, lui aussi : vous l’avez vu à l’exposition, c’est un mariage.
J’en ai vu plus d’un, mais je pense à celui qui est petit et où l’on voit, dans une rue de village russe, un groupe de juifs qui défilent à la suite d’une jeune femme en blanc, d’un homme en
noir : les mariés.
– M. Vinaver me l’a acheté, dit Chagall, il pensait que j’avais peut-être du talent. Mais votre papa, il était différent, il était très fin, il m’a commandé un tableau : un portrait de vous et de votre frère, une commande payée, peut-être ma première commande, vous étiez trop petits pour poser, j’ai emprunté une photo pour le faire.
Il réfléchit :
– C’était bien dessiné. Vous ne pouvez pas vous souvenir.
Je me souviens et dis :
– Mon frère est assis sur une table, il est tout petit, je crois qu’il porte encore la jupe, et moi, je suis à côté de lui, mais debout, ou peut-être agenouillé près de la table.

(Vladimir Pozner se souvient)

Sur Charles Chaplin

Lorsque, il n’y a guère longtemps, le censeur municipal de Memphis, dans le Tennessee, interdisait Les lumières de la ville, « vu le caractère et la réputation de Chaplin », il a ajouté qu’il n’y avait « rien à reprocher à ce film ». Comme s’il n’y était pas question d’un millionnaire qui ne devient humain que lorsqu’il est soûl comme une barrique ? Il y a, aujourd’hui, aux Etats-Unis, trop de millionnaires au gouvernement, et qui n’ont pas le whisky tendre.
Ce qu’ils ne pardonnent pas à Chaplin, il l’a défini lui-même, peu de temps après la fin de la guerre. La commission des activités antiaméricaines, qui se préparait à mettre Hollywood au pas, lui avait télégraphié de Washington pour l’inviter à venir déposer devant elle. Il répondit que ce voyage transcontinental, aux frais du contribuable, lui paraissait superflu. « Si vous voulez savoir ce que je suis, ajouta-t-il, je peux vous le dire. Je suis un fauteur de paix. »

Vladimir Pozner (années 1950)

Les gens du pays, 1943

Éditions de la maison française, New York, 1943

Éditions de la maison française, New York, 1943

Hier et aujourd’hui, 1946

Hier et aujourd’hui, 1946

En exergue

Je n’ai nullement peur pour les Français ; ils se trouvent
à une telle hauteur dans la perspective de l’histoire universelle
que l’Esprit chez eux ne peut plus être asservi d’aucune façon.
GĹ“the, Conversations avec Eckermann

Les premiers mots

Nous vivons une époque dont les événements prêtent de leur violence aux passions.
On frappa à la porte du salon. Jensen parut, figea au garde-à-vous son petit corps musclé et claqua des talons avec précision.
— Huber a disparu, mon lieutenant, dit-il d’une voix qui, malgré ses efforts, tremblait légèrement.

A propos de…

Évidemment, c’est supĂ©rieur aux autre livres Ă©crits sur le mĂŞme thème.

Lillian Hellman, 1943

Il fait pour la France occupĂ©e et torturĂ©e ce que Steinbeck a fait pour la Norvège. D’une Ă©criture calme et d’autant plus puissante.

Baltimore Evening Sun, 1943

Vladimir Pozner vient d’Ă©crire un grand livre. En enregistrant avec prĂ©cision et sobriĂ©tĂ© les actes et rĂ©actions de ses personnages, il les rend pour nous vivants et dramatiques. C’est en rapportant le plus petit dĂ©tail qu’il sait rĂ©aliser les plus grands effets tragiques.

Geneviève Tabouis, Pour la victoire, 1943

Une histoire sobre, sans dĂ©clamation, constamment au niveau des choses simples et tragiques qu’elle raconte. SĂ»rement un des meilleurs livres sur l’Occupation.

R. Payet-Burin, Le Mercure de France, 1946

Qui a tué H. O. Burrell ?, 1952

É. F. R., 1952

É. F. R., 1952

É. F. R., 1968 (in Escalade)

É. F. R., 1968 (in Escalade)

Quinze ans après Les États-Désunis, Qui a tué H. O. Burrell ? dévoile l’Amérique de la guerre froide et du maccarthysme à travers un fait divers authentique qui tient du roman policier dont il faut deviner si le héros a voulu se donner la mort ou a été assassiné.

En exergue

Sous peu, vous verrez cette chose curieuse :
des orateurs chassés de la tribune
et la parole libre, étranglée par des hordes de forcenés qui, dans le secret
de leur cœur, sont toujours d’accord – comme ils l’étaient
auparavant – avec les orateurs lapidés, mais qui n’osent pas le dire.
Et voilà que la nation tout entière – l’Église et tous les autres – reprend
le cri de guerre et s’enroue à force de hurler et pourchasse
tout honnĂŞte homme qui se hasarde Ă  ouvrir la bouche,
et bientôt les bouches cessent de s’ouvrir. Ensuite, les hommes d’État
vont inventer de pauvres mensonges, rejetant le blâme sur la nation
qui est attaquée, et chacun sera content de ces faussetés
qui apaisent la conscience et les Ă©tudiera diligemment
et refusera d’examiner tout argument qui les réfute :
ainsi, petit Ă  petit, il se persuadera que la guerre est juste
et remerciera Dieu de pouvoir mieux dormir après s’être livré
à cette grotesque déception de soi-même.
Mark Twain, L’Ă©tranger mystĂ©rieux

Les premiers mots

Le 30 janvier 1951, la New York Herald Tribune publiait une dĂ©pĂŞche de l’agence United Press. Il s’agissait d’un fait divers amĂ©ricain : un certain H. O. Burrell s’était tranchĂ© la gorge avec une lame de rasoir pour sauver sa femme et ses enfants des communistes. Ă€ en croire la police, de qui le journaliste tenait ses renseignements, c’était l’expression mĂŞme dont H. O. Burrell s’était servi : “pour sauver ma femme et mes enfants des communistes”. Il convient de prĂ©ciser que ni lui ni les siens n’étaient menacĂ©s d’un danger quelconque. La police pourchassait les communistes que la loi Mac-Carran venait de mettre, en fait, hors la loi ; l’Union soviĂ©tique ne construisait pas de bases aĂ©riennes Ă  la frontière des États-Unis ni n’envoyait de porte-avions Ă  la limite des eaux territoriales ; enfin, H. O. Burrell ne semble pas avoir Ă©tĂ© un millionnaire : le journal n’aurait pas manquĂ© de le mentionner.
Je ne connais pas H. O. Burrell, j’ignore jusqu’à son prénom. Henry ? Herbert ? Harold ? Peu importe. J’aurais mieux aimé savoir ce qu’il faisait dans la vie. Ouvrier ? À la rigueur. Plus probablement petit bourgeois. Trente-neuf ans, marié et père de famille : manifestement, il avait plus d’un enfant. Deux, trois ou davantage ? Garçons ou filles ? Aucune idée.

A propos de…

H. O. Burrell est un des grands cris de colère et de mépris de notre temps. Un écrivain qui parle le langage de la raison avec les armes des petits faits vrais, c’est toujours intéressant. Quand cet écrivain est aussi un grand artiste, c’est ce qu’on peut demander de mieux.

Claude Roy, Libération, 1952

C’est une histoire vraie. Comment H. O. Burrell en Ă©tait-il arrivĂ©-lĂ  ? Quelle monstrueuse machine Ă  dĂ©cerveler l’avait Ă  ce point privĂ© de raison qu’il avait comme le ministre de la guerre Forrestal fini par voir sous son lit le spectre d’un soldat rouge – le couteau, naturellement, entre les dents ?

Pierre Courtade, L’HumanitĂ©, 1952

Ce livre suppose une si prodigieuse connaissance de la vie et des mĹ“urs amĂ©ricaines, une telle accumulation de faits vĂ©ridiques et d’observations minutieuses, que seul pouvait l’Ă©crire un Ă©crivain qui, comme l’auteur des Etats-DĂ©sunis, connaĂ®t bien ce pays oĂą il a longtemps vĂ©cu et qu’il aime.

DĂ©mocratie Nouvelle, 1952

Haakon M. Chevalier

Haakon Chevalier (1901-1985) Ă©tait professeur de littĂ©rature française Ă  l’universitĂ© de Berkeley, traducteur en anglais de Malraux, Aragon, DalĂ­ et Pozner. C’est chez lui et sa femme Barbara que les Pozner descendent lorsqu’ils arrivent en Californie en 1942. Une amitiĂ© qui durera pour la vie. En 1938, Chevalier avait prĂ©sentĂ© Ă  Pozner son meilleur ami : Oppenheimer, dit Opje. La suite figure dans Vladimir Pozner se souvient :

“De la physique moderne, j’ai des notions vagues. Cela lui Ă©tait indiffĂ©rent. La science qui le passionnait ce soir-lĂ  m’Ă©tait familière. Il Ă©tait bien mieux informĂ© sur les Ă©vĂ©nements que ses camarades, mais j’avais sur lui l’avantage d’arriver de France et d’y avoir vĂ©cu tout ce que lui n’avait pu apprendre qu’en lisant les journaux. Ses questions, prĂ©cises et brèves, portaient sur les travailleurs français, sur le Front populaire. Le cercle s’Ă©largissait : Madrid n’Ă©tait pas encore tombĂ©e mais Prague Ă©tait condamnĂ©e Ă  choir. Chacune de ses demandes prĂ©voyait la rĂ©ponse ; ma phrase Ă  peine terminĂ©e, les conclusions, il les tirait lui-mĂŞme. Cela posĂ©, il s’ensuit, etc. Je n’avais rien Ă  objecter : nous Ă©tions d’accord. Fidèle ami, Haakon Chevalier semblait heureux de me voir impressionnĂ© comme il l’Ă©tait lui-mĂŞme : l’homme ressemblait au modèle qu’il en avait tracĂ©.
(…)
Soldat, dĂ©mobilisĂ©, rĂ©fugiĂ©, je devais retrouver Oppenheimer deux ans et demi plus tard dans une AmĂ©rique toujours en paix. Je l’avais connu seul, Ă  prĂ©sent il Ă©tait mariĂ©. Sa femme, Kitty, Ă©tait une scientifique, elle aussi ; ce n’est pas de physique qu’elle s’occupait, mais de bactĂ©riologie. Ils habitaient une nouvelle maison, au milieu d’un jardin, au sommet d’une colline, Ă  peu de distance de Chevalier chez qui les miens et moi, nous avions Ă©tĂ© accueillis. BientĂ´t Opje et Kitty, Ida et moi, nous Ă©tions des amis.
(…)
Tout cela jusqu’au jour oĂą Opje me prit Ă  part. Il Ă©tait sur le point de s’en aller, me dit-il, et il emmenait Kitty et Peter avec lui. Leur absence serait longue : il en ignorait la durĂ©e. Il ne pouvait dire Ă  personne oĂą ils iraient.
(…)
J’arrĂŞtai la voiture Ă  l’ombre d’un palmier, trouvai un journal et fis connaissance d’une nouvelle bombe dite atomique, et d’une ville japonaise dont j’avais jusque-lĂ  ignorĂ© le nom. Celle-ci avait anĂ©anti celle-lĂ . Plus tard on devait apprendre qu’il s’agissait d’une petite bombe : Ă  peine plus de la moitiĂ© d’Hiroshima, un quart seulement de ses habitants n’existaient dĂ©jĂ  plus. Il Ă©tait Ă©galement question de la science amĂ©ricaine, mais sans prĂ©cisions : des hyperboles, des pĂ©riphrases, aucun nom propre. Je rentrai Ă  la maison, dis Ă  Ida :
– C’est Opje.
(…)
A force de s’Ă©carter de lui-mĂŞme tel qu’il avait Ă©tĂ©, il allait bientĂ´t demeurer seul. Pour l’instant il se croyait en mesure de sauver l’humanitĂ©. Cela valait bien la peine de dĂ©noncer secrètement son frère et sa femme comme anciens membres du parti communiste, de rapporter Ă  qui de doit que notre cher ami Haakon Chevalier Ă©tait un agent soviĂ©tique. C’Ă©tait un mensonge, bien entendu ; il l’avait fait pour se dĂ©barrasser des policiers et des politiciens qui le soupçonnaient d’avoir Ă©tĂ© d’extrĂŞme gauche ou savaient qu’il l’avait Ă©tĂ©. Quelques annĂ©es plus tard, il allait dĂ©clarer que son accusation ne reposait sur rien. Tout cela ne comptait pas : il y allait du salut des hommes, et s’il fallait en faire pĂ©rir un ou quelques-uns, ou mĂŞme plusieurs pour y parvenir, il n’y pouvait rien. (…) Opje ne rĂ©ussit qu’Ă  sacrifier son ami et Ă  se perdre lui-mĂŞme.”

(Vladimir Pozner se souvient)

Le mors aux dents

Souvenirs sur Gorki, 1957

É.F.R., 1957

É.F.R., 1957

En exergue

J’aime la vie, j’en suis passionnément amoureux
et j’aurai l’honneur de le lui prouver.
Maxime Gorki, Lettre à Srédine, 5 janvier 1900

Les premiers mots

La lampe était hors d’atteinte. Elle pendait au plafond avec son abat-jour vert doublé de blanc et son système de poulies et de contrepoids qui permettait de la promener à travers la chambre, par exemple de la tirer jusqu’au lit pour la rallumer sous les couvertures et lire encore, malgré le couvre-feu familial, quelques chapitres de Fenimore Cooper ou d’Erckmann-Chatrian. Mais il fallait d’abord atteindre la lampe : grimper sur une chaise, se dresser sur la pointe des pieds, lever le bras. Elle n’en faisait pas moins partie de mon domaine : livres et timbres-poste. L’homme, point.
Il venait d’entrer dans la chambre. Ma mère et mon père se tenaient à ses côtés et ne se donnaient même pas la peine de dissimuler le plaisir qu’ils éprouvaient à l’idée de présenter à un ami qu’ils admiraient leurs deux fils qu’ils n’admiraient pas moins.

A propos de…

C’est une vibration intĂ©rieure qui ne peut se dĂ©finir mais qui confère aux souvenirs de Pozner une profondeur, une rĂ©sonance et une intensitĂ© singulières. Et qui a pour effet de donner au lecteur le sentiment que, lui aussi, il a eu la bonne fortune de partager les journĂ©es et les entretiens de Maxime Gorki.

Joseph Kessel, Les Lettres françaises, 1957

Les Souvenirs sur Gorki de Pozner font revivre avec un art admirable, sans avoir l’air d’y toucher, un très grand homme dans sa vĂ©ritĂ© de tous les jours. Vladimir Pozner a eu le privilège d’ĂŞtre l’ami de Gorki depuis sa petite enfance jusqu’Ă  la mort du grand Ă©crivain. Il a connu Gorki avant la rĂ©volution, a fait ses premières armes d’auteur sous son Ă©gide, pendant les annĂ©es de guerre civile Ă  Moscou et Petrograd, l’a frĂ©quentĂ© Ă  Berlin et Ă  Capri pendant les annĂ©es de tension entre Gorki et le pouvoir soviĂ©tique…

Claude Roy, Libération, 1957

Ecrits de mĂ©moire, ces souvenirs ont le charme de ces images de l’enfance et de l’adolescence qui sont les plus sincères, les plus tenaces et les plus justes. Parmi ces souvenirs sur l’homme, l’Ă©crivain apparaĂ®t et prend sa place dans cette grande lignĂ©e des romanciers russes…

Tribune des nations, 1957

S’il est permis Ă  chacun de parler de l’Ă©crivain Gorki, il n’est donnĂ© qu’Ă  ceux qui l’ont approchĂ© de parler de cet AlexeĂŻ Maximovitch Pechkov qui, comprĂ©hensif, prĂ©venant et compatissant, a paradoxalement pris le nom de Gorki (mot russe dont le mot “amer” est la traduction française). Vladimir Pozner fut au nombre de ces privilĂ©giĂ©s.

Francis Jourdain, L’HumanitĂ©, 1957