Souvenirs sur Gorki, 1957

É.F.R., 1957

É.F.R., 1957

En exergue

J’aime la vie, j’en suis passionnément amoureux
et j’aurai l’honneur de le lui prouver.
Maxime Gorki, Lettre à Srédine, 5 janvier 1900

Les premiers mots

La lampe était hors d’atteinte. Elle pendait au plafond avec son abat-jour vert doublé de blanc et son système de poulies et de contrepoids qui permettait de la promener à travers la chambre, par exemple de la tirer jusqu’au lit pour la rallumer sous les couvertures et lire encore, malgré le couvre-feu familial, quelques chapitres de Fenimore Cooper ou d’Erckmann-Chatrian. Mais il fallait d’abord atteindre la lampe : grimper sur une chaise, se dresser sur la pointe des pieds, lever le bras. Elle n’en faisait pas moins partie de mon domaine : livres et timbres-poste. L’homme, point.
Il venait d’entrer dans la chambre. Ma mère et mon père se tenaient à ses côtés et ne se donnaient même pas la peine de dissimuler le plaisir qu’ils éprouvaient à l’idée de présenter à un ami qu’ils admiraient leurs deux fils qu’ils n’admiraient pas moins.

A propos de…

C’est une vibration intĂ©rieure qui ne peut se dĂ©finir mais qui confère aux souvenirs de Pozner une profondeur, une rĂ©sonance et une intensitĂ© singulières. Et qui a pour effet de donner au lecteur le sentiment que, lui aussi, il a eu la bonne fortune de partager les journĂ©es et les entretiens de Maxime Gorki.

Joseph Kessel, Les Lettres françaises, 1957

Les Souvenirs sur Gorki de Pozner font revivre avec un art admirable, sans avoir l’air d’y toucher, un très grand homme dans sa vĂ©ritĂ© de tous les jours. Vladimir Pozner a eu le privilège d’ĂŞtre l’ami de Gorki depuis sa petite enfance jusqu’Ă  la mort du grand Ă©crivain. Il a connu Gorki avant la rĂ©volution, a fait ses premières armes d’auteur sous son Ă©gide, pendant les annĂ©es de guerre civile Ă  Moscou et Petrograd, l’a frĂ©quentĂ© Ă  Berlin et Ă  Capri pendant les annĂ©es de tension entre Gorki et le pouvoir soviĂ©tique…

Claude Roy, Libération, 1957

Ecrits de mĂ©moire, ces souvenirs ont le charme de ces images de l’enfance et de l’adolescence qui sont les plus sincères, les plus tenaces et les plus justes. Parmi ces souvenirs sur l’homme, l’Ă©crivain apparaĂ®t et prend sa place dans cette grande lignĂ©e des romanciers russes…

Tribune des nations, 1957

S’il est permis Ă  chacun de parler de l’Ă©crivain Gorki, il n’est donnĂ© qu’Ă  ceux qui l’ont approchĂ© de parler de cet AlexeĂŻ Maximovitch Pechkov qui, comprĂ©hensif, prĂ©venant et compatissant, a paradoxalement pris le nom de Gorki (mot russe dont le mot “amer” est la traduction française). Vladimir Pozner fut au nombre de ces privilĂ©giĂ©s.

Francis Jourdain, L’HumanitĂ©, 1957

Le lieu du supplice, 1959

Julliard, 1959

Julliard, 1959

Julliard, 1970

Julliard, 1970

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Les six histoires qui forment le présent volume sont vraies. J’en connais la plupart des personnages, je leur ai parlé, j’ai lu leurs lettres, leurs carnets de notes, j’ai interrogé leurs proches, leurs amis. De la réalité, j’ai retranché seulement quelques noms, quelques dates, quelques chiffres, pour soustraire à de prévisibles vengeances des hommes vulnérables. Je me suis efforcé de choisir des affaires aussi diverses que possible dans l’espoir que, de leur rapprochement, un peu plus de lumière rejaillirait sur un conflit qui, lorsque ce livre paraîtra, aura duré plus que la Première Guerre mondiale et coûté, à la France et à l’Algérie, plus de soldats que la Deuxième.

Vladimir Pozner

Les premiers mots

La conquĂŞte de l’AlgĂ©rie n’avait de sens que dans la mesure oĂą elle profitait aux conquĂ©rants. On l’admettait volontiers au siècle dernier, il a fallu l’exquis raffinement de sensibilitĂ© du nĂ´tre pour prĂ©tendre le contraire. Que ceux qui seraient tentĂ©s d’en douter veuillent bien rĂ©flĂ©chir Ă  ceci : soixante-quinze ans après la conquĂŞte, des colons français cultivaient la plus grande partie des plaines et des vallĂ©es dont les anciens propriĂ©taires, Arabes et Kabyles, refoulĂ©s dans la montagne, s’occupaient Ă  gratter le sol. Le marĂ©chal Bugeaud l’avait prĂ©vu, qui Ă©crivait en 1846 : “Pour Ă©tablir la sociĂ©tĂ© europĂ©enne en AlgĂ©rie, nous serons contraints de resserrer les Arabes sur le sol, ce qui nuira beaucoup Ă  leur bien-ĂŞtre et changera toutes leurs habitudes agricoles.”

A propos de…

Un livre aujourd’hui annonce et devance cette rumeur que la guerre d’Algérie fera courir à travers nos mémoires. Pour humbles qu’en soient les personnages, tout le drame de l’Algérie passe à travers eux. Cela est raconté dans une langue simple, directe, efficace : un peu celle du Flaubert des Trois Contes ou du meilleur Maupassant.

Pierre Gascar, Le Monde, 1959

Pozner est ce des écrivains qui pensent que la réalité a beaucoup plus de talent que nous. Il faut ajouter que pour atteindre cette réalité-là, il faut aussi beaucoup de talent. Pozner en a.

Claude Roy, Libération, 1959

Il y a des vérités que la littérature ne trahit pas : Vladimir Pozner nous remet, avec un sens consommé de la narration émouvante, en face de quelques dures réalités.

Lucien Guisard, La Croix, 1959

Le livre refermĂ©, on est tentĂ© de penser : “Ă€ cĂ´tĂ© de cela, quelle littĂ©rature vaut la peine ?” Mais aussitĂ´t on se rĂ©pond, au contraire : “Quel Ă©crivain vĂ©ritable il fallait ĂŞtre pour rĂ©ussir sans littĂ©rature ce tĂ©moignage.”

André Stil, L’Humanité, 1959

Tout y est mesurĂ©, comme Ă©tale, dans un rendu saisissant. Et c’est probablement parce qu’aucune de ces six nouvelles ne hurle et dĂ©passe la mesure que l’ouvrage de Pozner est Ă  la fin aussi convaincant… Il n’embarrasse aucun honnĂŞte homme. Au contraire : il l’aide.

Hubert Juin, 1959

Alors que bien peu osaient encore prendre la parole, et que la guerre d’Algérie n’était vieille que de quatre ans, Pozner, lui, a parlé. Tout de suite, très vite, il a voulu dire non. Il est curieux d’ailleurs de voir combien peu nombreux ont été les livres sur l’Algérie. Je ne parle pas des manifestes, des dénonciations à proprement parler politiques, de La question ou des beaux livres consacrés aux deux Djamila, non, je ne parle que de romans, de récits : qui a osé faire de cette réalité brûlante le sujet de fictions brûlantes elles aussi ?
Parler, c’est donc ce qu’a osé faire Vladimir Pozner, dans le silence des autres. Voilà pourquoi Le lieu du supplice est, à sa manière, un livre scandaleux. Avec les six nouvelles qui le constituent, il a montré l’espoir impossible qu’avait été l’Algérie française. Puis la lutte inévitable qui en a marqué la fin. Six nouvelles, trois fois rien. Mais trois fois deux récits si explosifs que, trois ans après leur parution, c’était Vladimir Pozner dont la tête, à proprement parler, éclatait, lors d’une de ces belles nuits bleues comme seule l’OAS savait nous en organiser ; et que le lendemain, c’était Charonne. Qui a osé dire que les mots sont innocents et que la littérature n’est pas aussi un acte politique ?

Pierre-Jean Rémy, préface à Œuvres de Vladimir Pozner, 1977

Mais pour les Français d’aujourd’hui combien d’actualité brûlante serait Le lieu du supplice, six nouvelles sur la guerre d’Algérie publiées en 1959 par Julliard dans le silence des uns, malgré censure et saisie ? Il y avait encore quatre ans de sale guerre à tirer. Cette guerre, Pozner la termina à l’hôpital, longtemps dans le coma : fracture du rocher dont il porta la cicatrice toute sa vie. Un attentat chez lui, contre lui, de l’OAS, pour punir l’écrivain car il avait osé dire les crimes commis au nom de l’Algérie française dans une guerre qui n’avait pas de nom, et les tortures qu’il fallait faire cesser pour l’honneur de la France.

Madeleine Riffaud, Faites entrer l’infini, 2001

Le lever du rideau, 1961

Julliard, 1961, 1973

Julliard, 1961, 1973

Le lever de rideau

Les premiers mots

La maison était grande et délabrée, mal tenue aussi, avec des coins de mystère. Les conduites d’eau gémissaient, le long des couloirs les courants d’air chassaient des troupeaux d’ombres dont il convenait de se défier.
Diane s’accroupit dans le tournant de l’escalier où elle pouvait voir sans être vue. À travers le fer forgé de la rampe, son regard plongea dans le salon. Elle aperçut sa mère, qui était la plus belle femme du monde, et assis en face d’elle un homme au teint olivâtre, avec une mince moustache noire. Il portait une grosse bague en or, une pochette violacée et, à ses pieds, des souliers comme des soleils.
— Annette fait très bien la cuisine, dit-il en grasseyant.

A propos de…

Ça, c’est un livre !

Picasso, 1961

Vous avez Ă©crit un petit chef d’Ĺ“uvre.

René Julliard à Vladimir Pozner, 1961

Le plus exquis, le plus lisse, le plus beau des romans français de l’annĂ©e.

Claude Roy, Libération, 1961

Diane connaît tous les rouages des grandes personnes et suit le chemin de leurs souffrances pas à pas.

Christiane Rochefort, Arts, 1961

Un chef-d’Ĺ“uvre, dans la ligne sobre et nerveuse de la grande nouvelle psychologique française.

Jean Mistler, L’Aurore, 1961

 

Espagne premier amour, 1965

Julliard, 1965

Julliard, 1965

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Janvier 1939 : la guerre d’Espagne touche à sa fin. Le chemin de l’exode conduit des dizaines de milliers d’Espagnols dans les camps de concentration français. Est-ce Pilar que Pierre a rencontrée sur cette route ? Est-ce l’Espagne, son premier amour ? Mais Pilar disparaît comme un rêve, et Pierre se lance à la recherche de cette femme dont l’image à peine entrevue se confond pour celui qui l’aime avec le visage de l’Espagne.
Vladimir Pozner n’a peut-être jamais rien écrit de plus émouvant que ce récit de larmes où l’amour d’un pays et la tendresse d’une femme échangent mystérieusement leurs pouvoirs.

En exergue

Les histoires inventées sont d’autant meilleures, d’autant plus agréables
qu’elles s’approchent davantage de la vérité ou de la vraisemblance,
et les véritables valent d’autant mieux qu’elles sont plus vraies.

Don Quichotte, II, chap. LXII

Les premiers mots

Les savants n’ont pas encore réussi à établir avec certitude l’âge de la Méditerranée, ni à fixer celui des Pyrénées. Petite ville située au pied de celle-ci, au bord de celle-là, Collioure n’est pas moins obscure. A-t-elle deux mille ans ? Deux mille cinq cents ? Trois mille ? On ne sait. Lorsque, il y a vingt-deux siècles, Annibal passa les Pyrénées avant de franchir les Alpes, c’est là que débarquèrent les envoyés du Sénat romain venus pour lui barrer la route ; loin d’être une jeune cité, Collioure était plus ancienne que Rome qui devait l’occuper cinq siècles durant. Conquise à tour de rôle par les Wisigoths, les Arabes, les Espagnols, les Français, dominée au hasard des armes par Charlemagne, les rois d’Aragon, ceux de Majorque, Louis XI, protégée par des tours rondes, héritage des Sarrasins, et par le fort Saint-Elme, ouvrage de Charles Quint, Collioure, cité catalane, a connu six sièges, onze gouvernements et plus de guerres que n’en relatent les manuels d’histoire, de petites et de grandes, de modestes et d’illustres, toutes sanglantes.

A propos de…

Le plus court des romans, ce qui pas plus pour un livre que pour un couteau ne l’empêche d’entrer d’un coup dans le cœur.

Aragon, 1965

Le récit, dans sa brièveté extrêmement dense et intense, rend à merveille le caractère onirique de la déroute espagnole et de l’arrivée en France du lamentable cortège de l’armée républicaine vaincue, meurtrie, affamée – et fière.

Jean Cassou, 1965

L’Espagne que nous montre Vladimir Pozner nous rend jaloux de la qualité de son amour.

L’Express, 1965

Un merveilleux récit à goût de larmes.

Le Travailleur catalan, 1965

Mille et un jours, 1967

Julliard, 1967

Julliard, 1967

Un voyage dans l’Espace ?
Oui, à Samarkand, boulevard Gorki, bras dessus bras dessous avec Shéhérazade ; au-delà du cercle polaire, en hélicoptère, survolant la toundra et les troupeaux de rennes ; dans un kolkhoz du Tadjikistan, à la frontière afghane, où les écoliers apprennent la physique nucléaire ; dans une nouvelle cité de Sibérie dont les habitants ont en moyenne trente-deux ans.
Un voyage dans le Temps ?
Oui, les Daghestanais viennent d’émerger du servage, les Ouzbeks du Moyen Âge, les Nénetz de la préhistoire. Et l’auteur qui, enfant, a vu par ses fenêtres la Révolution d’octobre, retrouve ses camarades de classe, celle dont le père a ramené à la maison, la nuit du 7 novembre 1917, Lénine et sa femme, celui qui a été déporté, et tant d’autres qui racontent leur vie.

En exergue

… nous citerons les choses vues comme vues,
celles entendues comme entendues, afin que notre livre
soit correct et sincère sans nul mensonge.
Quiconque entendra ce livre ou le lira, le devra croire,
parce que toutes choses y sont réelles.

Marco Polo

Les premiers mots

Le plus important est de retrouver la fenêtre. La rue a beau avoir changé de nom, j’y reviendrais les yeux fermés. Il suffirait de regarder pour reconnaître la maison. Mais la fenêtre qui donne sur mon enfance, qui s’est ouverte il y a cinquante ans, par une journée d’octobre, fraîche et humide, sur la révolution ?

A propos de…

Avec un ouvrage comme l’admirable Mille et un jours de Vladimir Pozner, c’est une Russie vivante, humaine, Ă©trangère Ă  ses structures, qui s’agite, souffre, rĂŞve et aime. A travers ses souvenirs, Pozner replace l’immense Russie au cĹ“ur du temps et de l’espace.

Jean-François Kahn, L’Express, 1968

Ce qui frappe Ă  travers son rĂ©cit, c’est l’immensitĂ© du pays, le “sentiment de l’espace”, semblable, probablement, Ă  celui que donne le continent amĂ©ricain. C’est ensuite l’infinie diversitĂ© des types humains et le travail prodigieux qu’a accompli le rĂ©gime pour faire accĂ©der des millions d’hommes Ă  un mĂŞme Ă©tage de civilisation. La conquĂŞte du savoir pouvait-elle s’accommoder de la tyrannie politique ? A mots feutrĂ©s et sous diffĂ©rentes formes, Pozner cherche Ă  se renseigner.

Maurice Nadeau, La Quinzaine littéraire, 1967

Vladimir Pozner est revenu cinquante ans après dans Leningrad Ă  la recherche de son enfance. Destin certes peu banal que celui de cet Ă©crivain français errant au bord de la NĂ©va pour rencontrer les rĂŞves, les tragĂ©dies et l’exaltation de ses jours d’enfance. Cette promenade va se poursuivre par d’immenses coups d’aile, du cercle polaire au Tadjikistan, d’Arkhangelsk au Caucase.

Pierre Gamarra, Europe, 1967

Vladimir Pozner présente Mille et un jours à Youri Gagarine, premier homme dans le cosmos. Paris, 1967. Photo André Pozner

Vladimir Pozner présente Mille et un jours à Youri Gagarine, premier homme dans le cosmos. Paris, 1967. Photo André Pozner

Le temps est hors des gonds, 1969

Julliard, 1969

Julliard, 1969

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

Livre Club Diderot, 1977 (in Ĺ’uvres)

En exergue

Le temps est hors des gonds. Maudit malheur
Que je sois né pour le remettre à l’heure.

Shakespeare, Hamlet

Les premiers mots

Un taxi ralentit en s’approchant de la boutique du fleuriste qui portait le nom de l’auteur de La Petite Sirène sans lui ĂŞtre apparentĂ©, pas plus que ne le sont tant d’autres Danois, cordonniers, cafetiers ou marchands de couleurs. Je vais commencer, je raconterai quelque chose que tout un chacun a vĂ©cu ; aussi est-il facile d’y prendre part, ce qui est fort agrĂ©able. Sur les bords de la Baltique, Ă  l’ombre des hĂŞtres danois… – C’est un beau dĂ©but ! mais celui qui le dit est Andersen l’écrivain, et nous, nous avons la malchance de nous trouver loin des bois et du rivage, un siècle plus tard, en octobre 1943, dans une rue de Copenhague, devant le magasin d’Andersen le fleuriste, Ă  l’instant oĂą s’arrĂŞte la voiture.

A propos de…

La dureté de ce roman étrange est à la fois moderne et hantée par Shakespeare, comme le tragique de l’amour impossible rivalise avec la tragédie d’un monde devenu fou d’injustice.

Josiane Duranteau, Le Monde, 1970

Une des plus belles histoires qui soient. Autour de ce qui fut une vérité seulement au Danemark, un crime partout ailleurs en Europe, Vladimir Pozner a construit un petit chef-d’œuvre.

Jean-Didier Wolfromm, Le Magazine littéraire, 1970

Un récit pathétique, déchirant, fort bien mené, où, une fois encore Vladimir Pozner s’affirme comme le poète de l’adolescence.

Yrène Jan, L’Aurore, 1970

Le beau livre de Vladimir Pozner ne doit rien aux fracas de la publicité ou aux caprices de la mode et il se lira encore quand on aura passé la saison des prix ou des oranges.

Pierre Gamarra, Europe, 1969

Le temps est hors des gonds est un livre sur l’occupation. Une histoire d’amour vrai : l’amour d’un fils pour son père ; l’amour de tout un peuple pour la minorité juive qu’on vient opprimer chez lui et qui unira ses forces pour la sauver ; l’amour enfin de deux enfants que la guerre pousse dans le même lit et qui ne voudraient plus se quitter

Pierre-Jean Rémy, préface à Œuvres de Vladimir Pozner, 1977

 

Vladimir Pozner se souvient, 1972

de sa mère
et de Jean-Richard Bloch, Bertolt Brecht, Charlie Chaplin,
Victor Chklovski, Hanns Eisler, Dashiell Hammett, Vsévolod Ivanov,
Joris Ivens, Fernard Léger, François Mauriac, J. R. Oppenheimer,
Boris Pasternak, Picasso, Elsa Triolet

Vladimir Pozner se souvient - Julliard, 1972

Julliard, 1972

Vladimir Pozner se souvient - Messidor, 1989

Messidor, 1989

Vladimir Pozner se souvient - Lux, 2013, en librairie

Lux, 2013, en librairie

Les premiers mots

Ma mère est nĂ©e en 1880, dans un petit village lituanien oĂą son père vendait du bois si je ne me trompe. Je dis “me trompe” parce que je n’ai pas connu mes grands-parents et que ma mère en parlait rarement ; elle Ă©vitait de parler des siens et surtout d’elle-mĂŞme, par une sorte de pudeur qui est devenue une habitude familiale. Je pense que si je l’avais interrogĂ©e sur son enfance, elle m’aurait racontĂ© tout ce que je voulais savoir, seulement je m’étais accoutumĂ© Ă  ne pas poser de questions. Je me suis souvent demandĂ© si, plus tard, elle n’a pas souffert de ce manque d’intĂ©rĂŞt de ma part. C’est possible : elle ne m’a jamais questionnĂ©, la discrĂ©tion Ă©tant de règle. Toujours est-il que je ne sais presque rien de son enfance, sauf le nom de quelques plats qu’elle affectionnait et sa passion pour le traĂ®neau attelĂ© d’un cheval dans lequel son père les emmenait quelquefois, ventre Ă  terre et soulevant des tourbillons de neige, elle et sa sĹ“ur cadette.

A propos de…

De Russie en France, d’AmĂ©rique en Allemagne, Pozner est l’un de ces hommes carrefour Ă  qui il revient de tĂ©moigner, de raconter, de se souvenir.

J.B., Le Magazine littéraire, 1972

Bertolt Brecht. Sur son lit, Ă©talĂ©e sans plis, “une longue chemise de nuit blanche Ă  festons rouges”. Sur le quai, devant Notre-Dame, Brecht goĂ»te un fromage de chèvre, appuyant la main, pour l’empĂŞcher de tomber, sur une pile de vieux romans policiers qu’il vient d’acheter. Oppenheimer avant la bombe, en chemise bleu ciel et en jeans Ă©limĂ©s, qui met des bĂ»ches dans le feu. Et Oppenheimer après la bombe, dont Pozner croit d’abord, Ă  première vue, qu’il n’a pas changĂ©.
Et puis nous avons lu ses autres livres, mais il semble que celui-ci, Vladimir Pozner se souvient, est le plus beau. Parce que le vent y tape plus fort. Parce que ce livre rĂ©pond magnifiquement Ă  la phrase de Breton : “Je persiste Ă  rĂ©clamer les noms, Ă  ne m’intĂ©resser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes…” MĂŞme si les portes de Pozner restent battantes simplement parce que la Gestapo les a enfoncĂ©es Ă  coups de crosse, ou parce que des fascistes ont dĂ©posĂ©, devant, une bombe.

Michel Cournot, Le Nouvel Observateur, 1972

… Ces cartes postales extraites, sans nul doute, d’un volumineux herbier de la mĂ©moire portent les noms et reprĂ©sentent les visages de quelques-uns des esprits qui ont le plus marquĂ© notre temps : de Jean-Richard Bloch Ă  Picasso, de Brecht Ă  Mauriac, de Chaplin Ă  Fernand LĂ©ger et Pasternak. Et comme Pozner est trop discret pour ne parler que de lui, Ă  travers les autres, il en rĂ©sulte une galerie de portraits – les uns esquissĂ©s, les autres brossĂ©s en pleine pâte – et un survol de l’histoire qui s’imposent avec plus de force que ne le feraient d’Ă©pais panĂ©gyriques ou panoramas.

Paul Morelle, Le Monde, 1972

 

Mal de lune, 1974

Mal de lune - Julliard, 1974

Julliard, 1974

Un roman d’anticipation ?
Un roman d’amour ?
Un roman d’aventures ?
Tout cela, et plus encore : la transcription d’une bande magnétique retrouvée sur la Lune.

Les premiers mots

Je dois m’exprimer avec exactitude et précision. C’est d’autant plus difficile que, faute de pouvoir dégager l’inconnue, je ne sais distinguer les détails qui comptent de ceux qui ne méritent aucune attention. Il peut donc arriver que je fasse mention d’incidents sans conséquence en omettant de noter certains faits dont tout risque de dépendre. Dans la mesure où je ne suis pas à même d’interpréter le passé, il m’est impossible de présager le dénouement qui peut survenir pendant que je prononce n’importe lequel de ces mots. Je pourrai m’en défendre ou du moins réduire les risques en résumant mon histoire en une seule phrase qui par contre n’apprendrait rien aux autres ni à moi-même. Au risque d’être interrompu une fois pour toutes, je dois m’appliquer à énumérer dans l’ordre chronologique la totalité des circonstances que j’ai retenues, sans me permettre de supprimer celles dont j’ai l’impression qu’elles sont inutiles, comme par exemple le déplacement de mon fauteuil, roulant le long du pupitre, ou le bref air arythmique qui résonne à intervalles réguliers pour m’éviter, autant que la dragée que je prends au début du travail, de succomber à la solitude ou à la monotonie, les deux peut-être, et de subir un accès d’inattention.

A propos de…

Il bondit franchement au-dessus des siècles et, Ă  travers la description d’une vie lunaire imaginaire, se livre Ă  une satire de ce que sera notre vie demain, si elle ne l’est dĂ©jĂ .

Paul Morelle, Le Monde, 1974.

Mal de lune a les qualités de Swift.

AndrĂ© Wurmser, L’HumanitĂ©, 1974

Dans ce roman de science-fiction, un habitant de la Lune se retrouve sur notre planète que ses ancĂŞtres avaient dĂ» abandonner après la grande catastrophe. DĂ©couverte du chuchotement de l’eau vive, du murmure du feuillage, de l’écho de la voix… Vladimir Pozner avait dĂ©diĂ© son livre “Ă  Nicolas, Christophe, Juliette, SĂ©bastien, Nathalie, Daniel, pour qu’ils prennent garde”.

Alain Lance, Europe

Il semble bien que la Lune, oĂą se sont rĂ©fugiĂ©s les humains après la “Grande Catastrophe”, figure la sociĂ©tĂ© future conçue par les technocrates, avec ses techniciens, privilĂ©giĂ©s ou parias, sa police sanitaire, ses Ă©crans-espions, son matraquage audio-visuel et son ennui. ExilĂ© sur Terre, le hĂ©ros y dĂ©couvre le miracle de la lumière, de l’herbe, de l’eau, des oiseaux, de Tune, la dernière Terrienne, gĂ©ante aux flancs gĂ©nĂ©reux.
Une assez rare combinaison de réalisme et de fantastique.

France-Soir, 1974

Il n’y a pas un livre de Pozner qui n’aille, avec un talent d’une originalitĂ© jamais mise en dĂ©faut, Ă  l’essentiel. Mal de lune n’Ă©chappe pas Ă  la règle. L’Ă©crivain qui sut, hier, nous rendre aussi passionnantes que s’il les avait inventĂ©es les histoires vraies de personnages rĂ©els, nous propose ici une fiction totale, un roman d’anticipation, l’aventure extraordinaire d’un Lunaire, avec un art du suspense qui dure jusqu’Ă  la dernière page, nous rivant Ă  ce livre.

Jean Spangaro, L’Ă©cole et la nation, 1974

Odyssée planétaire où nous redécouvrons nos hantises les plus quotidiennes ? Peut-être. Les protagonistes de Mal de lune nous entraînent dans ces lieux où la mémoire se laisse aller à ne plus distinguer les Lunaires des Terriens, le jour et la nuit, la folie de la raison et ces sommeils qui engendraient autrefois des monstres…

Armand Rapoport, France nouvelle, 1974

 

Descente aux enfers, 1980

Récits de déportés et de S.S. d’Auschwitz

Descente aux enfers - Julliard, 1980

Julliard, 1980

Si l’on veut s’approcher au plus près de ce que fut Auschwitz, le plus grand des camps de concentration nazis, il faut puiser dans les témoignages des déportés eux-mêmes.
C’est ce qu’a fait Vladimir Pozner.
Il a su provoquer, écouter ou lire, puis ordonner ces récits qui disent l’horreur quotidienne : un épouillage, un lever de soleil, une pendaison, un sourire, un cas de folie. À ces récits, il a mêlé ceux des bourreaux et de leur famille bien tranquille qui s’inquiètent de leur ravitaillement et de la plantation des fleurs.
Ces voix multiples se répondent, se croisent, se suivent et, ensemble, font entendre le chant de la détresse, du courage et de l’espoir. Elles nous révèlent ce que fut cette descente aux enfers du XXe siècle.
Terrible Ă  lire ? Sans doute.
Insoutenable ? Peut-ĂŞtre.
Nécessaire ? À coup sûr.

Les premiers mots

À travers moi l’on va dans la cité dolente,
À travers moi l’on va dans l’éternelle douleur,
À travers moi l’on va parmi la gent perdue.
Tel était le début d’une inscription au-dessus d’une porte que Dante avait lue et recopiée jusqu’à la dernière ligne :
Laissez tout espoir, Ă´ vous qui entrez.
Il ne lui restait qu’à pénétrer dans le monde secret.
Des plaintes, des soupirs, des gémissements
Résonnaient dans l’air sans étoiles
Si fort que dès l’abord je me mis à pleurer.
On entendait
Langues de toute race, horribles blasphèmes,
Paroles de souffrance, accents de colère,
et Dante demanda à son guide : Qui sont ces gens qui semblent accablés de douleur ?
et ensuite : Quel tourment les fait se lamenter si fort ?

A propos de…

En 1946, l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie avait édité des Témoignages sur Auschwitz.
L’hiver 1978-79 nous a montré l’impérieuse nécessité de présenter les hommes – victimes et bourreaux – tels qu’ils ont été réellement impliqués dans l’holocauste.
Nous avons eu la chance extraordinaire de rencontrer l’extrême sensibilité de Vladimir Pozner. Il s’est entretenu avec certains d’entre nous, il a fait un choix dans les textes que nous lui avons confiés et, familier de l’expression cinématographique, il a su réaliser ce montage bouleversant.

Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, 1980

Pozner a compulsĂ© l’Ă©norme quantitĂ© de rĂ©cits recueillis dès 1946 auprès des rescapĂ©s et des rares bourreaux apprĂ©hendĂ©s d’Auschwitz. Il ne joue pas des douleurs et des dĂ©sespoirs des victimes, ne les met pas en scène : ce serait odieux ; il ne retient que des faits : une telle, un tel, tel jour, a vu ceci, a subi cela. Le rĂ©sultat en est, de tĂ©moin Ă  tĂ©moin, une escalade dans l’insoutenable.

Jean Clémentin, Le Canard enchaîné, 1980

Un livre de plus sur les camps ? On rĂ©pondra d’abord qu’il n’y en aura jamais assez, contre l’oubli inĂ©vitable, l’oubli organisĂ©. Mais le tĂ©moignage polyphonique dont Vladimir Pozner, maĂ®tre incontestĂ© du “montage” (Les Etats-DĂ©sunis, TolstoĂŻ est mort), a tissĂ© les fragments avec l’ouĂŻe fine du cĹ“ur et l’art invisible de l’Ă©crivain n’est pas tout Ă  fait un livre après d’autres. C’est le panorama de l’indescriptible Ă©voquĂ© Ă  petites touches atroces ou dĂ©chirantes. Pozner nous donne Ă  vivre ce que Rousset nomma Les jours de notre mort.

Claude Roy, Le Nouvel Observateur, 1980

Plus d’une fois, horrifiĂ© par l’horreur sans nom, Ă©touffĂ© par la colère inassouvie, par le dĂ©sespoir et par l’impuissance, nous avons failli refermer ce livre. Et c’est pourtant un beau livre. On a un peu honte d’appliquer les critères esthĂ©tiques en usage dans la rĂ©publique des lettres Ă  un livre qui est avant tout un acte et un implacable rĂ©quisitoire. Descente aux enfers n’est pas l’Ĺ“uvre d’un candidat au prix “Machin”. Vladimir Pozner a compris que s’agissant d’une chose aussi monstrueuse et Ă  la lettre aussi incroyable, l’objectivitĂ© et la sobriĂ©tĂ© seraient plus convaincantes et plus impressionnantes que les Ă©clats d’une Ă©loquence vengeresse.

Vladimir Jankélévitch, Le Monde, 1980

 

Les brumes de San Francisco, 1985, en librairie

Les brumes de San Francisco - Actes Sud, 1985 en librairie

Actes Sud, 1985 en librairie

Les brumes de San Francisco - Actes Sud / Babel, 2006 en librairie

Actes Sud / Babel, 2006 en librairie

Le narrateur est-il un Cherokee, comme le lui a affirmĂ© une Indienne inconnue croisĂ©e dans la rue Ă  Paris ? Il embarque pour l’AmĂ©rique et, en quĂŞte de ses origines – rĂ©elles ou imaginaires –, traverse un continent marquĂ© par la Grande DĂ©pression, alors qu’en Europe, les accords de Munich se trament et que la guerre se profile. Cependant, il Ă©crit un roman. Son Ă©vanescente hĂ©roĂŻne, descendue d’un tableau de Vermeer, le hante au point de prendre le visage de ses premières amours, et le mène jusqu’à la Californie. Au bout du voyage, les brumes de San Francisco.

En exergue

Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige
ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait
ce que j’Ă©cris pour la vĂ©ritĂ© serait peut-ĂŞtre moins dans l’erreur que celui
qui le prendrait pour une fable.

Diderot, Jacques le Fataliste

Les premiers mots

J’ai appris à lire à six ans comme tout un chacun. Ce n’était pas facile. La famille avait quitté Paris pour Leningrad, qui s’appelait encore Pétersbourg, et j’avais apporté dans ma tête vingt-six lettres latines qui m’étaient familières. La plupart avaient disparu dans la ville nouvelle. Je n’en retrouvai qu’une demi-douzaine qui rendaient un son dissemblable, le plus grand nombre avait cédé la place à des caractères mystérieux. J’avais beau, pendant la promenade quotidienne au jardin de Tauride, étudier les enseignes, elles étaient indéchiffrables. Je réussissais à reconnaître un A ou un M, mais un P français se prononçait R en russe, donc Paris Raris, et je trébuchais, comme au jardin, sur la pièce d’eau gelée où je m’efforçais de ratiner pour patiner. Cet hiver-là, j’ai appris le patinage et l’alphabet cyrillique.

A propos de…

Incroyable MODERNITÉ des Brumes de San Francisco. Les Nouveaux Romanciers peuvent aller se rhabiller.

Chris Marker, 2006

Volodia Pozner n’a jamais cessé de surprendre ses lecteurs. Chaque nouveau livre était différent, par sa facture, son imagination, son écriture, son sujet. D’autres l’ont déjà dit, mais je le répète juste à propos des Brumes de San Francisco. Un auteur renommé, à l’âge de quatre-vingts ans, s’aventure, avec un succès étonnant, sur le chemin d’une modernité que son œuvre ne semblait pas annoncer. Je pense au retour à la modernité du vieil Aragon, son grand ami. Quel courage, quel exemple.

Antonin J. Liehm, 2006

Sur le bureau de Vladimir Pozner, il y a la petite main de Touche pas Ă  mon pote. Sur les rayonnages de sa bibliothèque, ses livres et leurs traductions, ce qui prend dĂ©jĂ  pas mal de place, et une Ă©dition du Grand Larousse de la langue française. Dans le fauteuil, en contre-jour de la fenĂŞtre qui donne sur cette petite rue du sixième arrondissement de Paris, il y a un homme qui, en d’autres lieux, pourrait fort bien passer pour un vieux chef indien.
Cela amuse beaucoup Pozner, cette ressemblance avec les Indiens d’AmĂ©rique. Il raconte comment, sortant un jour d’une boutique du boulevard Raspail, il est abordĂ© par une femme qui lui dit : “You are an American Indian.” Pozner sourit, dit qu’il en serait flattĂ©, mais que ce n’est pas le cas. La femme n’en dĂ©mord pas : “Vous ĂŞtes un Indien amĂ©ricain, je le sais, allez, vous pouvez me le dire, personne n’Ă©coute.” Puis en confidence : “Dites-le moi, moi aussi je suis indienne.” De cette rencontre sont nĂ©es Les Brumes de San Francisco.

Jean-Michel Ollé, Différences, 1985