Sur Victor Chklovski

Je ne sais même pas où il est né. Je sais vaguement – peut-être me trompé-je ?– qu’à dix-huit ans il avait les cheveux bouclés et faisait des vers. Toujours est-il que quand je fis sa connaissance, en 1920, il avait perdu depuis longtemps ses illusions poétiques et ses belles boucles.
Chklovski est un des hommes les plus extraordinaires que l’on puisse jamais rencontrer. Il ignore les éléments mêmes de la vie quotidienne. Il sait à peine déchiffrer le cadran d’une montre, réciter dans l’ordre les douze mois de l’année. Il parle beaucoup, et bien mieux qu’il n’écrit. Dans sa conversation, désordonnée comme sa mise, Chklovski est volontiers ironique. En réalité c’est l’homme le plus sentimental que je connaisse. L’ironie chez lui n’est qu’un masque qu’il ne quitte jamais et qui d’ailleurs trahit celui qui le porte. Tous les sentimentaux simulent l’ironie.
Je viens de dire que Chklovski raconte mieux qu’il n’écrit. C’est un conteur professionnel. Dans n’importe quelle de ses œuvres – que ce soit un article, une lettre ou un roman – on entend toujours le timbre de la voix de l’auteur. Qu’est-ce qu’a écrit Chklovski ? Des articles de critique littéraire qu’il a réunis en un recueil sous le titre de : Le Coup du cheval aux échecs, un roman épistolaire: Zoo, enfin des mémoires, Voyage sentimental. Il choisit, on le voit, des genres où il lui est possible de parler à la première personne.
Ses articles, nets, précis, ramassés en deux ou trois pages, semblent être les fragments d’une conférence contradictoire, tant ils sont pleins de polémique acerbe, d’attaques violentes, d’admirations passionnées.
Quant à Zoo, ce livre est composé d’une suite de lettres écrites à une femme que l’auteur aime et qui lui a défendu de parler avec elle de l’amour qu’elle lui inspire. Il est donc obligé de l’entretenir de différents sujets qu’il choisit à tort et à travers pour revenir,– par voie de comparaison – au sujet primordial, unique, qui l’obsède, à l’amour. C’est un livre vécu, sincère, trop sincère peut-être.
L’autre roman de Chklovski, écrit avant Zoo, est ce Voyage sentimental que le lecteur français aura bientôt l’occasion de lire. Ce sont des mémoires, commencées à Petrograd, continuées en Finlande, terminées à Berlin. Toute la révolution russe y passe sous nos yeux. Simple soldat sous le tzar ; nommé, en 1917, commissaire d’armée, d’abord en Galicie, puis en Perse ; commandant d’un service d’autos blindées sous le règne de l’hertman Skoropodski ; professeur de l’Institut d’Histoire de l’Art à Pétrograd, Chklovski a connu Kérenski et Kornilov, Savinkov et Lénine ; Blok et Gorki ; il a été assez bien placé pour voir la grande débâcle russe, sous tous ses aspects.
On a beaucoup écrit et discuté en France sur la Révolution russe, mais au fond on n’en sait presque rien, sauf les noms des chefs et quelques dates importantes. La vie révolutionnaire demeure quasi inconnue. Le Voyage sentimental est le premier livre publié en français sur la Russie de nos jours, et l’auteur a pris une part active aux événements qu’il décrit. C’est le premier sincère témoignage d’un homme qui n’est ni un communiste dont les transports et les louanges sembleraient suspects d’avance, ni un émigré cherchant par principe à dénigrer tout ce qui se passe actuellement en Russie. D’autre part il ne s’attarde pas à conter des faits connus de tous, il découvre, d’après sa propre expression, « les dessous de la guerre et de la révolution ». Et comme Chklovski a un rare don d’observation ainsi qu’un talent de conteur indiscutable, son livre est un des meilleurs qui aient été écrits sur le sujet.
À quelle école l’œuvre de Chklovski appartient-elle ? Son dernier livre a paru après la Révolution ; par conséquent, son auteur est de la dernière génération d’écrivains russes, tout en étant un peu plus âgé que la plupart d’entre eux. Lui-même se dit futuriste, mais nous qui ne devons le juger que d’après ses livres, n’avons pu y relever la moindre trace de futurisme. Il fait partie du groupe des Frères Sérapion, dont je parlerai un jour plus en détail, mais les membres de cette confrérie sont liés plutôt par une amitié personnelle que par des goûts littéraires communs. Il serait facile de se débarrasser de Chklovski en le faisant passer pour un néo-romantique ou encore pour un néo-réaliste. Les preuves ne manquent jamais à l’appui de pareilles condamnations. Pour ma part, j’ai horreur de ces classifications, souvent arbitraires, toujours inutiles. Il ne faut jamais demander à l’écrivain son acte de naissance littéraire ou d’état-civil. Ses livres suffisent.

(Vladimir Pozner, Les Nouvelles Littéraires, 6/III/1926)

Pozner a traduit en français Zoo et Voyage sentimental (Gallimard), dont il traite ici.

Vladimir Pozner et Victor Chklovski à Paris, années 1960. (Photo André Pozner)

Vladimir Pozner et Victor Chklovski à Paris, années 1960. (Photo André Pozner)

Les Frères Sérapion

On était en vingt-et-un. La vie de tous et chacun était réglée à la minute près. On avait l’impression d’habiter une énorme caserne noyée dans de la paperasserie. C’est un peu pour cette raison que les Sérapions décidèrent de se réunir sans règles ni statuts. Ils n’avaient ni président, ni secrétaire. Ils ne codifiaient pas, ne manifestaient point, ne proclamaient rien, si ce n’est la primauté de l’art et son indépendance parfaite vis-à-vis de la politique. Ils ne formaient ni une association idéologique ni un groupe tactique. C’était tout simplement douze amis : huit prosateurs, — Lev Luntz, Vsévolod Ivanov, Victor Chklovski, Constantin Fédine, Véniamin Kavérine, Nikolaï Nikitine, Mikhaïl Slonimski, Mikhaïl Zochtchenko, trois poètes — Elisavéta Polonskaïa, Nikolaï Tikhonov, Vladimir Pozner et un critique : Ilya Grouzdev. Tous ces écrivains prirent le nom de Frères Sérapion non pas parce qu’ils étaient des admirateurs ou des disciples de Hoffmann. Je doute même qu’ils eussent tous lu le grand romantique allemand. On se rappelle que les héros du roman de Hoffmann proclament la liberté absolue d’opinions et de goûts, à l’exemple de leur maître Sérapion qui, loin de l’humanité intelligente, croit en la réalité de ses visions de fou. Tout comme leurs frères imaginaires, les Sérapions russes n’étaient liés que par l’amitié. Il y avait parmi eux des romantiques et des futuristes, des bolcheviks et des hommes n’appartenant à aucun parti. Leur devise était : Chacun a son tambour. Pourtant, hommes de la même génération et de la même époque, ils avaient, sans même s’en apercevoir, une communauté d’esprit comme aujourd’hui ils ont une communauté de souvenirs.
Les réunions, strictement privées (seuls Mandelstam, Akhmatova et Zamiatine ont pu y assister), se tenaient une fois par semaine à la Maison des Arts, dans la petite pièce de Slonimski, ancienne chambre de domestiques.
Une fenêtre donnant sur la cour. Des murs peints à la chaux. Dans l’air flotte une épaisse fumée de cigarette. Lorsque l’œil s’y habitue, on distingue un lit où est étendu, les pieds en l’air, un jeune homme brun en veston d’uniforme auquel il manque un bouton. C’est Slonimski. Il a fait toute la révolution sans ce bouton, le troisième en comptant du haut. Autour de lui, par terre, sur la table, sur le lit même, sont installés les autres Sérapions, Zochtchenko, bien coiffé, bien rasé, poudré et mélancolique ; Grouzdev, frais, rose et mou comme de la pâte dentifrice ; Fédine au regard d’un bleu à faire rêver les jeunes filles.
L’un des Frères lit sa nouvelle œuvre. On la discute sans ménagements. Un autre récite des vers. On cause. Il y a des invitées, deux ou trois jeunes filles, toujours les mêmes, et dont les Sérapions tombent amoureux à tour de rôle. On joue à colin-maillard dans la grande salle, on représente un film. Nikitine esquisse les pas d’un tango-fantaisie et se brûle le coude contre un poêle. Slonimski imite Max Linder (Chaplin est encore inconnu). Les demoiselles essaient — mais en vain — d’apprendre la valse à Luntz. Bénédiction suprême ! personne, sauf Chklovski, n’a encore publié ne fût-ce qu’une ligne.
Ainsi passe un an, deux ans. À mesure que la vie redevient normale et que les écrivains retrouvent la possibilité de publier leurs œuvres, les Sérapions acquièrent la notoriété. Les voilà partis pour suivre chacun sa destinée. Nous les retrouverons tout à l’heure à des places d’honneur dans différents courants de la jeune littérature russe : Grouzdev, auteur d’ouvrages critiques ; Slonimski, écrivain sobre, descripteur d’hommes peu intelligents, s’essayant à une analyse psychologique extériorisée et simplifiée à dessein ; Zochtchenko, Ivanov, Fédine, lus, commentés, imités, traduits.
Le lecteur me pardonnera de m’être étendu un peu longuement sur la formation du groupe des Frères Sérapion ; j’ai deux excuses ; l’une est que c’est de leur sein que partit le renouveau des lettres russes, et cette autre, majeure : c’est avec eux que j’ai passé ma première, ma meilleure jeunesse.

Vladimir Pozner, Panorama de la littérature russe,1929

 

Gorki et Aragon, Aragon et Elsa

En 1972, mon père a Ă©crit Vladimir Pozner se souvient. Il y relatait des rencontres, des amitiĂ©s, des parcours communs, des bouts de vie avec Brecht, Eisler, Pasternak, Picasso, Oppenheimer, Chaplin et bien d’autres, non pas tant parce qu’il s’agissait de gens cĂ©lèbres mais plutĂ´t parce que les rencontres de sa vie s’Ă©taient ainsi faites, visions parallèles du monde, chemins de l’Ă©migration parcourus de concert, bouillonnement des marmites mentales.
Tout un chapitre Ă©tait consacrĂ© Ă  Elsa Triolet et Louis Aragon. Plus tard, en 1989, quand le livre a Ă©tĂ© rĂ©Ă©ditĂ©, Volodia – c’est mon père – a augmentĂ© le volume mais supprimĂ© le passage en question. Ou plutĂ´t, il l’a mis de cĂ´tĂ©, avec une idĂ©e simple en tĂŞte. Depuis toujours, comme on dit, Elsa et Argon faisaient partie de son paysage. Elle, c’Ă©tait la Russie, oĂą il avait Ă©tĂ© enfant et adolescent, lui, c’Ă©tait la poĂ©sie, le tout premier mĂ©tier de mon père, et une certaine fraternitĂ© des idĂ©es politiques. Tout cela remontait aux annĂ©es vingt et mon père avait gardĂ© des notes, bribes de discussions, traces d’Ă©vĂ©nements, observations, remarques, aide-mĂ©moire Ă  main levĂ©e. Pourquoi ne pas les utiliser, reprendre le texte publiĂ© dans Se souvient, y ajouter tout ce qui n’y avait pas trouvĂ© place, en faire un petit livre ? Il y avait tant Ă  raconter, du dit et du non-dit, et du sous-entendu Ă  porter au grand air.
C’est vers 1990 qu’il s’y est mis. Il n’avait pas de roman en cours, Cuisine bourgeoise Ă©tait sorti deux ans plus tĂ´t, mais il ne savait passer de jour sans s’installer devant sa machine Ă  Ă©crire, lui qui avait passĂ© une bonne, une excellente part de sa vie Ă  le faire. Je lui avais suggĂ©rĂ©, puisqu’il les avait si bien connus tous deux et les avait mis en contact lors du Congrès des Écrivains de Moscou en 1934, d’Ă©crire sur Gorki et Aragon, et les rapports des Ă©crivains avec la politique. Je pensais qu’il en savait bien plus qu’il n’en avait Ă©crit dans ses Souvenirs sur Gorki, notamment sur la mort du grand Ă©crivain russe, mentor de son enfance, comme sur le fameux mentir – vrai ou faux – d’Aragon. Claude Roy, lui aussi, s’Ă©tait mis de la partie, impatient que son vieil ami se livre. Volodia y a rĂ©flĂ©chi pendant des semaines avant de me dire que ce n’Ă©tait pas possible, qu’il n’Ă©tait pas certain d’avoir en main assez de matière, qu’il ne voyait pas.
Voir ? Il est vrai que ça ne devait pas ĂŞtre facile pour lui. Par profession et par nature pourtant, il avait l’habitude de regarder les faits droit dans les yeux, intĂ©ressĂ© par la configuration des ĂŞtres et des choses, et plutĂ´t dĂ©daigneux des jugements. Les faits, oui. Mais les fĂ©es, aussi rĂ©elles soient-elles ? La fĂ©e RĂ©volution ? Il l’avait vue passer sous sa fenĂŞtre un jour d’octobre 1917 Ă  Petrograd, alors qu’il Ă©tait âgĂ© de douze ans, et elle l’avait guidĂ© Ă  travers la vie. Lorsqu’elle s’est montrĂ©e moins belle que dans sa mĂ©moire, moins sĂ©duisante que dans son dĂ©sir, il a gardĂ© l’espoir. Un espoir fait d’un passĂ© souriant et d’un besoin farouche d’honnĂŞtetĂ©.
Ainsi, je me souviens, j’ai appris, je sais : avant-guerre, mon père avait Ă©tĂ© exclu du parti communiste, sans qu’on lui dise jamais pourquoi. Il n’aimait pas en parler. Plus tard, Ida, ma mère, faisait parfois allusion Ă  l’Ă©poque oĂą “il avait des problèmes avec le Parti”. Elle avait demandĂ© une entrevue Ă  un haut dignitaire de l’organisation. Toute jeunette, dans les annĂ©es vingt, elle avait adhĂ©rĂ© Ă  un Parti qui se donnait pour “une maison de verre”, en Allemagne, avant de fuir les nazis pour se rĂ©fugier Ă  Paris (juive et communiste, ça faisait beaucoup). A prĂ©sent, elle Ă©tait enceinte de ma sĹ“ur et voulait comprendre de quoi il retournait : “Ce gars que vous excluez, je vis avec lui, j’attends un enfant de lui, si c’est un salaud, je veux le savoir.” L’homme a refusĂ© de rĂ©pondre et l’a mise Ă  la porte en la poussant brutalement vers l’escalier, paraĂ®t-il. Je le crois sans peine : ma mère ne brodait jamais. Et sa façon coutumière d’aller droit au but ne pouvait que mettre mal Ă  l’aise un personnage rompu aux labyrinthes du pouvoir et aux manipulations de l’ombre.
Moi, je n’Ă©tais pas nĂ©, et c’est rĂ©cemment, en parcourant les papiers de mon père, que j’ai su Ă  quel point cette affaire l’avait troublĂ©. Pendant une dizaine d’annĂ©es, il a tout fait pour Ă©claircir cette situation et rĂ©intĂ©grer le parti de sa jeunesse. C’est seulement après la LibĂ©ration qu’il y a rĂ©ussi. Louis Aragon Ă©tait au courant. L’a-t-il aidĂ© ? Peut-ĂŞtre. Je dis peut-ĂŞtre car, Ă  travers les rĂ©cits de mon père, pourtant flatteurs, j’ai toujours perçu son ami comme un homme de bonnes excuses plutĂ´t que de courage. Pendant l’Occupation, mes parents avaient pu se rĂ©fugier aux Etats-Unis. Après la guerre et une longue absence, mon père est revenu en France pour prĂ©parer le retour de la famille. Il Ă©tait aurĂ©olĂ© de gloire, auteur de romans qui avaient fait grand bruit outre-Atlantique et scĂ©nariste Ă  Hollywood. Quittant avec soulagement l’usine Ă  “rĂŞve amĂ©ricain”, il n’avait qu’une hâte ou deux : s’installer de nouveau Ă  Paris, Ă©crire. Et Ă©claircir son “histoire” avec le Parti. Au bout de quelques semaines, il nous Ă©crivait, s’adressant Ă  ma mère :

18.V.1946

On m’a raconté aujourd’hui une très belle histoire. Un homme qui, il y a une dizaine d’années, a perdu sa place sans jamais perdre l’espoir de la retrouver un jour, est convoqué par ses anciens patrons. Il arrive, très ému. Ils sont deux à l’accueillir et à lui serrer la main. L’un lui dit :
— Nous vous avons appelé avant de vous écrire officiellement pour vous dire de vive voix que vous êtes réintégré.
Le visiteur ne sait pas s’il a bien entendu : il est trop ému. Alors, la femme, qui est là, dit :
— Oui, oui, ça y est, vous êtes réintégré.
— Votre attitude pendant ces annĂ©es, dit l’homme, ce que vous avez fait et Ă©crit…
Et subitement la scène change : ce n’est plus un homme convoqué pour apprendre une décision le concernant, mais plutôt trois copains qui bavardent. On parle d’amis communs, de sa femme, qui aura, elle aussi, sa place dès son retour, de ses enfants, de son travail. On parle ainsi pendant trois-quarts d’heure. On dit au visiteur combien il peut être utile, et que ses confrères qu’on avait questionnés, l’ont chaleureusement recommandé. Il se lève pour partir, et on lui pompe longuement le bras et on lui dit :
— Et maintenant, il faut écrire, et il faut faire un grand film.

Bonsoir, mes chéris.

Et le lendemain :

19.V.1946

Passé, hier après-midi, à la réunion hebdomadaire du Comité des Écrivains, tombé sur Aragon, lui ai dit de venir boire avec moi. Lorsqu’on avait les verres en main, j’ai dit :
— Sais-tu à quoi tu bois ?
Il a dit :
— Maintenant, je sais. C’est toi qui paies la tournée.

Ce qu’on appelle Ă©crire Ă  mots couverts. Ce n’Ă©tait pas seulement crainte de la censure, mais tout autant sans doute refus de la tristesse et d’aborder au jour cru la face cachĂ©e de la maison de verre.
Gorki, donc, Ă©tait retournĂ© sur son Ă©tagère de la bibliothèque pour reposer en paix. Mais comme dans Pince-mi et pince-moi sont dans un bateau, il restait Aragon. Le chapitre paru dans Vladimir Pozner se souvient parlait plutĂ´t d’Elsa, Ă©voquait avant tout les annĂ©es de jeunesse, d’invention littĂ©raire, de douce mĂ©moire. Ce que mon père avait en tĂŞte Ă©tait d’un tout autre ordre : le petit carnet vert. Un carnet de notes reliĂ©, dont la couverture Ă©tait ornĂ©e d’une colombe de la paix et de caractères chinois et que nous avons vu pendant des annĂ©es sur son bureau, ou sur le meuble tournant juste Ă  cĂ´tĂ©, ou près du tĂ©lĂ©phone, sur le buffet du salon. Volodia y notait scrupuleusement, de son Ă©criture si nette, les rencontres et conversations qu’il jugeait dignes d’ĂŞtre gardĂ©es en mĂ©moire.
Il s’est plongĂ© dans ses notes, d’anciennes correspondances, des coupures de presse. Il travaillait d’arrache-pied, et l’âge ne pouvait rien contre cette force de travail qu’il avait, alors mĂŞme qu’il s’acheminait doucement vers sa quatre-vingt-dizième annĂ©e. Il se dĂ©battait avec sa machine Ă  Ă©crire, copiait des passages, les recopiait, tentait avec des ciseaux et de la colle de les ordonner de diffĂ©rentes manières, bref, le b a ba de son mĂ©tier d’Ă©crivain. Mais rien n’allait comme il voulait, malgrĂ© son obstination bien connue. Il en parlait Ă  peine, s’Ă©tant depuis toujours donnĂ© pour règle de ne rien dire avant d’avoir terminĂ©. Je demandais : “Ça va ?” Il faisait la moue : ” Ça ira quand tu auras lu.” Je pensais qu’il Ă©tait vieux et que ça lui faisait du bien de poursuivre la tâche, mĂŞme s’il n’arrivait pas Ă  sortir un livre de son chapeau. Je n’avais pas conscience de l’ampleur des problèmes qui devaient se poser Ă  lui. Puis en fĂ©vrier 1992, il est mort.
Aujourd’hui, alors que la SociĂ©tĂ© des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet veut publier en volume le chapitre de mĂ©moires que mon père leur avait consacrĂ©, nous avons bien sĂ»r parlĂ© d’inĂ©dits. François Eychart savait que, vers la fin de sa vie, mon père prĂ©parait un texte sur Aragon. Ce texte qu’il n’a jamais fini de tirer au clair. Je l’ai retrouvĂ©, lu, des fragments, des tentatives biffĂ©es, mais rien qui se tienne. Alors avec Daniel, mon fils, nous avons repensĂ© au petit carnet vert Ă  la colombe. Et nous avons dĂ©cidĂ© de plonger dans les archives de Volodia. Vaste tâche : elles font le tour du vingtième siècle, de sa littĂ©rature, du mouvement social et artistique, en quatre langues – français, russe, anglais, allemand – et sur plusieurs continents. Nous n’avons fait ici que les effleurer. D’autres documents sur Aragon et sur la pĂ©riode dĂ©crite s’y trouvent sans aucun doute. Et divers fonds d’archives s’ouvriront. Ils viendront un jour donner plus de lumière sur les faits abordĂ©s. Les chercheurs pourront faire leur Ĺ“uvre. Ici, nous nous bornons Ă  publier un texte. Le carnet vert, nous l’avons retrouvĂ©, Daniel a rĂ©ussi Ă  le dĂ©gotter dans un carton. Nous en donnons dans ce volume de larges extraits, ne conservant du travail final de mon père que les passages aboutis.
Les notes sur Aragon valent la peine : la peine de les lire et la peine que Volodia s’est donnĂ©e en vain. Je comprends Ă  prĂ©sent pourquoi il avait tant de mal. Contrairement au chapitre de Vladimir Pozner se souvient, qui couvre avant tout la jeunesse et les jours heureux, les notes parlent de vieillir, un sujet pour Aragon obsĂ©dant, affolant, et de la mort – mon père en approchait. Elles Ă©voquent au jour le jour des Ă©vĂ©nements tragiques, “l’histoire” de mon père avec le parti communiste, celle de Nizan, celle de Koltsov qui, lui, y a perdu la vie. Elles illustrent des horizons bouchĂ©s. Elles tracent d’Aragon, tout compte fait, un portrait qui m’a surpris, moi qui, du vivant de mon père, m’Ă©tais arrĂŞtĂ© Ă  l’admiration – parfois agacĂ©e – qu’il manifestait pour son ami et ai redĂ©couvert l’acuitĂ© du regard de Volodia, telle qu’elle se manifestait chez lui dans l’Ă©criture, sa grande passion.

Préface de Souvenirs sur Aragon et Elsa
(Ĺ“uvre posthume de Vladimir Pozner)
André Pozner
Paris, mars 2001

Guggenheim Award

Peu après la parution de Deuil en 24 heures aux Etats-Unis, Pozner obtient une prestigieuse bourse amĂ©ricaine, le Guggenheim Award, sur la recommandation de John Dos Passos, Lillian Hellman, Ernest Hemingway, Maurice Maeterlinck, Heinrich Mann, Jean Renoir… Il s’agit d’Ă©crire un roman, ce sera Les gens du pays, qui paraĂ®tront d’abord aux Etats-Unis (First Harvest, The Viking Press, 1943), puis en France Ă  la LibĂ©ration.

Cher Pozner –
Bien sûr. Donnez-moi comme référence pour les Guggenheim. Je leur écrirai quand ils m’envoient [sic] leur questionnaire.
Bien cordialement.
John Dos Passos


 

Heinrich Mann
15 août 1942
301 SO. Swall drive
Los Angeles, Calif.

Cher monsieur,
Je serai très heureux que vous obteniez la bourse Guggenheim, et vous prie d’indiquer mon nom si cela peut servir. Vous y ajouteriez la lettre que je vous avais écrite sur Deuil en 24 heures et dont la traduction anglaise a paru je ne sais plus où.
Que vous puissiez, cette fois encore, trouver la paix du travail ! Quand vous passerez par ici, ne m’oubliez pas !
Ă€ vous, cordialement.
H. Mann


 

The Warren
On The Ocean
Spring Lake Beach
New Jersey

17 août [1942]
Mais naturellement oui ! mon cher ami. Je reçois à l’instant votre lettre. Je vous envie d’être en Californie. Il fait lourd et humide autant qu’à N. Y. C’est odieux. Reviendrez-vous ? Mes vœux pour vous et les vôtres de bon séjour.
Maurice Maeterlinck


 

Hollywood, 21 Août, 1942

Mr. V. Pozner
605, Woodmont Ave.,
Berkeley, Calif.–

Mon cher Pozner
Si mon nom peut vous être d’une utilité quelconque en ce qui concerne l’obtention de la bourse Guggenheim je vous autorise bien volontiers à le leur donner.
Dido et moi avons beaucoup aimé votre précédent recueil de souvenirs de la catastrophe [Deuil en 24 heures]. Je souhaite vivement que le projet de traduction en pièce de théâtre ait des suites.
Je ne pourrai pas aller vous voir à Berkeley avant longtemps. J’ai été malade et j’ai dû abandonner un film que j’avais commencé avec Deanna Durbin. Maintenant ça va mieux et j’espère reprendre le travail.
Toutes nos amitiés à Ida et à Catherine. Si vous passez à Hollywood ne manquez pas de faire un saut à : 1615 North Martel Avenue.
Cordialement Ă  vous,

Jean Renoir

Fernand LĂ©ger

Je le connaissais depuis des années, mais c’est pendant la Seconde guerre mondiale, aux États-Unis, lors de notre commun exil, que je l’ai vraiment connu. Je ne sais rien de plus peintre, de plus paysan, de plus français que Fernand Léger, en chandail à col roulé et coiffé d’une casquette, faisant son marché dans le quartier italien de New York, vers la 14e rue, parce qu’on y trouve des marchands des quatre-saisons et que fruits et légumes y ont des couleurs vraies. Il les choisissait lui-même, à l’œil, au toucher, à l’odeur, et les rangeait dans un grand panier qu’il ramenait chez lui.
Il habitait près de la Public Library, en plein cœur de Manhattan, passé l’extraordinaire gratte-ciel gothique, noir et or, à gargouilles, qui faisait nos délices. On montait dans un antique ascenseur, on poussait une porte, jamais fermée à clé : on était en France. Au milieu du vaste atelier, Léger était planté. Ou bien l’endroit semblait vide, mais une voix tonnait, cette voix faite pour être entendue d’un bout à l’autre de ses plus grandes toiles :
— Verse-toi à boire. J’arrive.
(Vladimir Pozner se souvient)
————————

11 août 42
Mon cher Pozner
Votre lettre me trouve dans le New-Hampshire oĂą je suis depuis 5 semaines.
Naturellement disposez de mon nom. J’espère que ça vous aidera pour votre projet.
Je suis dans la montagne loin de la 42nd Street et du cinéma et du téléphone et même de la peinture. « Je fais les foins » comme en Normandie. Vraies vacances insouciant du jour du temps et du lieu. C’est pas mal de temps en temps. Drôle de pays sans villages collés au sol. C’est posé dessus très légèrement. On s’étonne toujours de les retrouver à la même place le lendemain. Tout cela sous le signe de la Coka-Cola. [sic] Pas de bière pas de vin. Ce monsieur Kola a du génie. C’est un curieux cas de conquête pacifique d’un continent de 130 millions d’habitants ! Quelle leçon pour mosieu Hitler.
Je regrette votre départ. Reviendrez-vous à N.Y. ? Amitiés à vous 3 et aux Chevaliers.
Madame Roux mon assistante m’a avoué que Chevalier est le plus bel homme qu’elle a jamais rencontré. Sifflez-lui ça dans l’oreille mais « doucement ».
F. LĂ©ger
Serai New York 1er septembre environ.
J’aimerais avoir l’adresse de vos amis belges. Procurez-la moi voulez-vous.

 

Chris Marker

22 fév [1992]

Chère Ida,
Peu importent les temps qui passent, les éloignements de la vie et ses écorchures : ma mémoire, elle, est fidèle. Volodia était quelqu’un à qui je pensais dix fois par semaine, à Moscou ou ici, et sa mort me fait autant de peine que si je venais de le quitter. À toi et à André, toute l’amitié d’un chat qui s’en va tout seul.

Chris Marker

Robert Oppenheimer

Haakon Chevalier (1901-1985) Ă©tait professeur de littĂ©rature française Ă  l’universitĂ© de Berkeley, traducteur en anglais de Malraux, Aragon, DalĂ­ et Pozner. C’est chez lui et sa femme Barbara que les Pozner descendent lorsqu’ils arrivent en Californie en 1942. Une amitiĂ© qui durera pour la vie. En 1938, Chevalier avait prĂ©sentĂ© Ă  Pozner son meilleur ami : Oppenheimer, dit Opje. La suite figure dans Vladimir Pozner se souvient :

“De la physique moderne, j’ai des notions vagues. Cela lui Ă©tait indiffĂ©rent. La science qui le passionnait ce soir-lĂ  m’Ă©tait familière. Il Ă©tait bien mieux informĂ© sur les Ă©vĂ©nements que ses camarades, mais j’avais sur lui l’avantage d’arriver de France et d’y avoir vĂ©cu tout ce que lui n’avait pu apprendre qu’en lisant les journaux. Ses questions, prĂ©cises et brèves, portaient sur les travailleurs français, sur le Front populaire. Le cercle s’Ă©largissait : Madrid n’Ă©tait pas encore tombĂ©e mais Prague Ă©tait condamnĂ©e Ă  choir. Chacune de ses demandes prĂ©voyait la rĂ©ponse ; ma phrase Ă  peine terminĂ©e, les conclusions, il les tirait lui-mĂŞme. Cela posĂ©, il s’ensuit, etc. Je n’avais rien Ă  objecter : nous Ă©tions d’accord. Fidèle ami, Haakon Chevalier semblait heureux de me voir impressionnĂ© comme il l’Ă©tait lui-mĂŞme : l’homme ressemblait au modèle qu’il en avait tracĂ©.
(…)
Soldat, dĂ©mobilisĂ©, rĂ©fugiĂ©, je devais retrouver Oppenheimer deux ans et demi plus tard dans une AmĂ©rique toujours en paix. Je l’avais connu seul, Ă  prĂ©sent il Ă©tait mariĂ©. Sa femme, Kitty, Ă©tait une scientifique, elle aussi ; ce n’est pas de physique qu’elle s’occupait, mais de bactĂ©riologie. Ils habitaient une nouvelle maison, au milieu d’un jardin, au sommet d’une colline, Ă  peu de distance de Chevalier chez qui les miens et moi, nous avions Ă©tĂ© accueillis. BientĂ´t Opje et Kitty, Ida et moi, nous Ă©tions des amis.
(…)
Tout cela jusqu’au jour oĂą Opje me prit Ă  part. Il Ă©tait sur le point de s’en aller, me dit-il, et il emmenait Kitty et Peter avec lui. Leur absence serait longue : il en ignorait la durĂ©e. Il ne pouvait dire Ă  personne oĂą ils iraient.
(…)
J’arrĂŞtai la voiture Ă  l’ombre d’un palmier, trouvai un journal et fis connaissance d’une nouvelle bombe dite atomique, et d’une ville japonaise dont j’avais jusque-lĂ  ignorĂ© le nom. Celle-ci avait anĂ©anti celle-lĂ . Plus tard on devait apprendre qu’il s’agissait d’une petite bombe : Ă  peine plus de la moitiĂ© d’Hiroshima, un quart seulement de ses habitants n’existaient dĂ©jĂ  plus. Il Ă©tait Ă©galement question de la science amĂ©ricaine, mais sans prĂ©cisions : des hyperboles, des pĂ©riphrases, aucun nom propre. Je rentrai Ă  la maison, dis Ă  Ida :
– C’est Opje.
(…)
A force de s’Ă©carter de lui-mĂŞme tel qu’il avait Ă©tĂ©, il allait bientĂ´t demeurer seul. Pour l’instant il se croyait en mesure de sauver l’humanitĂ©. Cela valait bien la peine de dĂ©noncer secrètement son frère et sa femme comme anciens membres du parti communiste, de rapporter Ă  qui de doit que notre cher ami Haakon Chevalier Ă©tait un agent soviĂ©tique. C’Ă©tait un mensonge, bien entendu ; il l’avait fait pour se dĂ©barrasser des policiers et des politiciens qui le soupçonnaient d’avoir Ă©tĂ© d’extrĂŞme gauche ou savaient qu’il l’avait Ă©tĂ©. Quelques annĂ©es plus tard, il allait dĂ©clarer que son accusation ne reposait sur rien. Tout cela ne comptait pas : il y allait du salut des hommes, et s’il fallait en faire pĂ©rir un ou quelques-uns, ou mĂŞme plusieurs pour y parvenir, il n’y pouvait rien. (…) Opje ne rĂ©ussit qu’Ă  sacrifier son ami et Ă  se perdre lui-mĂŞme.”

(Vladimir Pozner se souvient)

Le mors aux dents

Ida Pozner

Ida Liebmann est nĂ©e Ă  Feodossia, en CrimĂ©e (4 juin 1908), d’une mère russe et d’un père allemand. Quelques annĂ©es plus tard, la famille s’est installĂ©e en Allemagne, Ă  DĂĽsseldorf, oĂą le père est mort, puis Ă  Hambourg. Elle a grandi dans la misère, non sans gaietĂ©. Toute jeune, elle a frĂ©quentĂ© les peintres, Ă©crivains, gens de théâtre, photographes, musiciens, soulevant sur son passage une indĂ©niable fascination. Habile en expĂ©dients et relations humaines, sa mère a rĂ©ussi Ă  lui faire suivre gratuitement des Ă©tudes de piano. A la veille de son premier concert – elle devait avoir dans les 17 ans – Ida a abandonnĂ© la musique.
Elle s’est tournĂ©e vers le théâtre, jouant de petits rĂ´les chez Gustav GrĂĽndgens Ă  Hambourg, puis chez Max Reinhardt Ă  Berlin. C’est lĂ  qu’elle a adhĂ©rĂ© au parti communiste, avec Anna Seghers notamment. En 1933, elle a fui les nazis pour retrouver la colonie des Allemands Ă©migrĂ©s Ă  Paris. Petits mĂ©tiers, bonne d’enfants chez la fille de Picabia.

Elle a rencontrĂ© Vladimir Pozner, jeune Ă©crivain français qui, Ă  l’Ă©poque, s’occupait de l’aide aux rĂ©fugiĂ©s antifascistes. Ils ont vĂ©cu ensemble jusqu’Ă  la mort, lui le 19 fĂ©vrier 1992, elle le 18 fĂ©vrier 1995. Entre-temps, ils ont eu une fille (Catherine), un fils (AndrĂ©), ont Ă©migrĂ© en 1940 aux Etats-Unis, vĂ©cu Ă  Hollywood. Retour dĂ©finitif Ă  Paris Ă  la LibĂ©ration. L’Ĺ“uvre littĂ©raire de Vladimir a acquis sa rĂ©putation. Ida, tout en s’occupant des siens, a travaillĂ© comme traductrice et dans le cinĂ©ma, continuant d’exercer une mĂŞme fascination sur leurs amis des quatre continents.

Ida Liebmann

Après l’incendie du Reichstag, en 1933, Ida Liebmann, juive et communiste, doit fuir l’Allemagne. Elle parvient Ă  obtenir un passeport et, avec l’aide d’amis, notamment Gustav GrĂĽndgens, directeur du théâtre de Hambourg, elle se rĂ©fugie en France.


Ida Liebmann
Ida Pozner et Pablo Picasso, Collioure, 1954.

Ida Pozner et Pablo Picasso, Collioure, 1954.


Ida et Vladimir Pozner retrouvent Joris Ivens au festival de Leipzig, 1968.

Ida et Vladimir Pozner retrouvent Joris Ivens au festival de Leipzig, 1968.


Ida Pozner, Hollywood, 1978.

Ida Pozner, Hollywood, 1978.

Quand Ida Pozner est morte, en 1995, Claude Roy a Ă©crit :

On ne choisit au dĂ©part ni sa place sur la terre, ni le temps de son siècle. Tu le savais, Ida. Tu as plutĂ´t vĂ©cu au carrefour des tempĂŞtes que dans les demeures du repos. Tu as vĂ©cu entre la France, l’Allemagne, la Russie, l’Europe et l’angoisse. Les moments heureux de ta vie, tu ne les as pas vĂ©cus comme des plages de paix mais comme des accalmies. Tu Ă©tais de cette espèce de mères et de grand-mères qui ne prĂŞtent pas seulement l’oreille aux pleurs des petits dans leurs berceaux, mais qui sont aux aguets pour ĂŞtre sĂ»res qu’il n’y a pas au coin de la rue des bruits de bottes, ou, au proche horizon, le grondement des chars et des bombes. Le destin t’avait fait naĂ®tre juive, l’amour t’avait fait choisir Volodia, la rĂ©volte contre les tyrans t’avait fait dĂ©cider d’ĂŞtre communiste. L’instinct du salut pour toi et pour les tiens avait fait de toi cette Ă©migrante toujours prĂŞte Ă  franchir une frontière. Tu changeais de langue sans changer d’amis. Ton extrĂŞme douceur aurait pu faire croire que tu ignorais la peur, mais ta tranquillitĂ© n’Ă©tait que la politesse de la bravoure. De Los Angeles Ă  ton refuge de l’Yonne, de la tentative d’assassinat de Volodia Ă  sa mort, j’ai souvent cheminĂ© en silence près de toi. J’ai senti en toi le subtil dĂ©chirement de ceux qui ne veulent ni mentir ni se mentir, ni dĂ©courager leurs compagnons de traversĂ©e du siècle, ceux qui, comme toi, Ida, refusent autant d’entretenir l’illusion que de trahir l’espĂ©rance. L’Histoire historique, de pouvoir et de mort, l’Histoire que nous devons vivre a rarement Ă©tĂ© une affaire de cĹ“ur pour les hauts protagonistes du drame. Mais chez ceux que les grands monstres appelaient « les simples gens », chez des ĂŞtres comme toi, Ida, nous aurons admirĂ© l’alliance de la luciditĂ© et de la tendresse, de la dĂ©termination et de l’intelligence, cette tenue qui s’appelle la dignitĂ©.
Elle fait tenir debout ceux qui, comme toi, Ida, ont bien vécu.

Claude Roy, 20 février 1995

De gauche Ă  droite, Claude Roy avec Vladimir et Ida Pozner, rue Mazarine (Paris).

De gauche Ă  droite, Claude Roy avec Vladimir et Ida Pozner, rue Mazarine (Paris).

 

Quelques biographies parues dans la presse

Le sens le plus haut

Vladimir Pozner est mort mercredi Ă  Paris Ă  l’âge de quatre-vingt-sept ans. La France perd sans le savoir un grand Ă©crivain et nous, qui le savons, un ami gĂ©nĂ©reux, profond, discret. VoilĂ  un homme qui a traversĂ© sans tapage tous les tumultes du siècle et qui en a nourri son Ă©criture, Ă©laborant une somme romanesque dont l’envergure et la teneur humaine l’Ă©galent aux plus illustres, qui a payĂ© dans sa chair le fait d’avoir pris fait et cause contre un moment de honte nationale et, surtout, qui a sans cesse tentĂ© de donner Ă  entendre le monde sans effets de manche, tapant sur sa vieille machine Ă  Ă©crire des fictions qui le passent au crible. « On Ă©crit pour ĂŞtre lu, me dit-il un jour. Recevoir une lettre d’un lecteur est un bonheur. MĂŞme si elle est d’injures. »
La vie de Volodia, ainsi qu’on le nomme avec affection, c’est dĂ©jĂ  un roman. NĂ© Ă  Paris (6e arrondissement) dans une famille de la bourgeoisie juive Ă©clairĂ©e, Ă©migrĂ©e de Russie avant 1905, c’est au jardin du Luxembourg qu’il apprend Ă  marcher. Sa première langue est le français. Ă€ l’âge de cinq ans, il accompagne ses parents Ă  Saint-PĂ©tersbourg. Pendant plusieurs annĂ©es, il passera l’hiver lĂ -bas et l’Ă©tĂ© en France. « Je lisais Hugo en français et Pouchkine en russe. Ă€ douze ans, je me sentais un poète russe, je dĂ©clamais mes vers chez Gorki le dimanche. » Ă€ l’Ă©cole TĂ©nichev, il a pour condisciples Chostakovitch et le fils de Trotski. Ă€ la rĂ©volution, la famille quitte PĂ©tersbourg pour Moscou. C’est lĂ  qu’Ă  quinze ans, il devient l’un des « Frères SĂ©rapion », groupe littĂ©raire dont sortirent maints Ă©crivains de valeur (Vsevolod Ivanov, Constantin FĂ©dine, KavĂ©rine, NikolaĂŻ Tikhonov, Zochtchenko…). « Nous lisions Ă  haute voix nos nouvelles, nos poèmes, des chapitres de romans. Nous nous disions la vĂ©ritĂ©. Nous n’avions pas de religion littĂ©raire. Notre devise Ă©tait “Chacun son tambour”, pour dire que nous n’avions pas de credo exclusif. Nous Ă©tions onze. C’Ă©tait 1920. Nous avions faim et froid. La vie Ă©tait dure mais nous riions beaucoup. Chklovski, Ă  vingt-sept ans, Ă©tait notre aĂ®nĂ© attentif. Nous n’avions ni encre ni papier. En classe, nous gardions nos gants, le manteau… »
Il est chez lui en quatre langues : la française et la russe donc, plus l’allemande et l’anglaise, plutĂ´t dans sa version amĂ©ricaine, car il a Ă©tĂ© scĂ©nariste Ă  Hollywood pendant la guerre (pour la Columbia, la Warner, Universal…), ratant de peu un oscar pour son travail sur The Dark Mirror, rĂ©alisĂ© par Robert Siodmak, avec Olivia de Havilland en vedette… Il a aussi Ă©tĂ© charpentier en fer aux chantiers navals de Richmond, tout près d’un petit port cher au cĹ“ur de Jack London. Je me perds dans la chronologie. Revenons en arrière. Son premier ouvrage paru est, en 1929, un Panorama de la littĂ©rature russe contemporaine, suivi de TosltoĂŻ est mort. En 1937, c’est ce chef d’Ĺ“uvre, Le Mors aux dents, d’abord roman montrĂ© en train de se faire, puis rĂ©cit Ă©pique Ă  la Babel, Ă  la Pilniak, sur un sujet voisin du film TempĂŞte sur l’Asie de Poudovkine, et c’est enfin la prodigieuse analyse de la psychĂ© d’un contre-rĂ©volutionnaire, le baron balte Ungern (quel rĂ´le superbe c’eĂ»t Ă©tĂ© pour Klaus Kinski !) pour qui « penser est une lâchetĂ© » et qui rĂŞve de se rĂ©incarner en Gengis Khan.
Autre coup de maĂ®tre, Deuil en 24 heures (Frank Cassenti en tirera un tĂ©lĂ©film en 1982). C’est, Ă  partir de son expĂ©rience de la « drĂ´le de guerre », le rĂ©cit haletant, d’une minutie et d’une acuitĂ© de regard dignes du cinĂ©ma, de la dĂ©bâcle sur les routes de France. Sur cette pĂ©riode, je place ce roman (saluĂ© en son temps par Caldwell et les frères Mann, Thomas et Heinrich, excusez du peu) sur les rayons de la bibliothèque, entre La route de Flandres de Claude Simon et Un balcon en forĂŞt, de Gracq. Pas moins.
Au milieu des annĂ©es trente, se trouvant aux États-Unis pendant la grande crise, Vladimir Pozner en ramène Les États-DĂ©sunis, qui tiennent Ă  la fois du reportage et de la nouvelle (l’une inspirera Sartre pour sa pièce La putain respectueuse). Plus tard, avec Qui a tuĂ© H. O. Burrell ?, Ă  partir d’un fait divers – un petit bourgeois se tranche la gorge pour « sauver sa femme et ses enfants des communistes » – il prend le pouls exact du pays Ă  l’heure maccarthyste. Comme tous les Ă©crivains, Volodia Ĺ“uvre Ă  sa table, mais son combustible de base, c’est l’expĂ©rience historique vĂ©cue, Ă  tout le moins approchĂ©e au plus près. En exergue d’Espagne premier amour, qui s’abreuve, vingt ans après les faits, Ă  ce qu’il vĂ©cut en allant repĂŞcher, en mission officielle, les intellectuels espagnols jetĂ©s dans les camps d’internement des PyrĂ©nĂ©es Ă  la fin de la guerre contre Franco, il reprend Ă  son compte cette sentence de Cervantès : « Les histoires inventĂ©es sont d’autant meilleures, d’autant plus agrĂ©ables qu’elles s’approchent davantage de la vĂ©ritĂ© ou de la vraisemblance, et les vĂ©ritables valent d’autant mieux qu’elle sont plus vraies. » Volodia est membre du parti communiste français (depuis 1933, sur le conseil de Gorki, aime-t-il Ă  dire). Ce n’est certes pas accessoire dans une vie d’homme. Mais le mĂ©tier d’Ă©crire ne se juge pas Ă  cette aune. Son ami Brecht disait aux peintres : « Si l’on vous demande si vous ĂŞtes communistes, mieux vaut produire comme preuves vos tableaux plutĂ´t que votre carte du Parti. » Ainsi s’avance Volodia, avec ses tableaux tapĂ©s Ă  la machine. Quant Ă  l’art d’Ă©crire, il se mĂ©fie des thĂ©ories. « J’y vois trop souvent la tentation de se baser sur ses propres habitudes pour dĂ©cider que ce sera un thĂ©orème universel. Chaque fois que j’Ă©cris un livre, j’ai la sensation d’escalader une montagne. Monter est dur, vers le sommet ça va mieux, on commence Ă  respirer dans la descente. »
Écrivain de la plus haute veine, il ne cesse pas d’ĂŞtre aussi journaliste, avant-guerre Ă  Vendredi, dans Marianne, Regards, L’HumanitĂ© (collaboration qu’il n’interrompra quasiment jamais, sauf dans son grand âge) afin de tĂ©moigner de l’Ă©tat du monde ici et lĂ . J’ai encore en tĂŞte sa participation Ă  notre sĂ©rie « Lire le pays » (1977, le temps passe, il ne fait mĂŞme que cela). Sous le titre Saint-Tropez dans le rĂ©troviseur, il Ă©voquait le petit port varois dans les annĂ©es vingt, quand il n’y avait pas de touristes ! On ne compte pas, non plus, ses interventions dans nos colonnes sur telle ou telle question brĂ»lante. Toujours avec la mĂŞme Ă©criture, fluide, prĂ©cise, sensible, oĂą chaque mot pèse son juste poids, sans lest superflu.
Je le revois dans son appartement, rue Mazarine, au milieu de petites collines instables de livres, avec des photos de ses enfants et petits-enfants, des jouets en bois… Il ouvre un album : courts textes manuscrits de Gorki, Pasternak, MaĂŻakovski…, autographes de Douglas Fairbanks, Mary Pickford, Chaplin… Il me confie qu’Ă  Hollywood il prenait souvent son petit-dĂ©jeuner en compagnie de Garbo. Je l’envie. C’est qu’il a rencontrĂ©, sur presque un siècle, tous ceux qui ont comptĂ© dans le domaine de l’esprit. Ils l’ont aimĂ© ou estimĂ©. C’est qu’il est nĂ© ami – comme d’autres sont roux ou hypermĂ©tropes – tant pour le jeune Ă©crivain balbutiant que pour le tĂ©nor des lettres qui lui demande conseil sur tel ou tel vers de Pouchkine ou sur le costume que portait Dashiell Hammett, quand il lui serra la main pour la première fois.
Ă€ la veille de Charonne, Volodia est cruellement blessĂ© Ă  la tĂŞte par les plastiqueurs de l’OAS, Malraux et AndrĂ© Wurmser Ă©tant Ă©galement victimes d’attentats. C’est que les tueurs, par ouĂŻ-dire, ont su qu’il a publiĂ© Le lieu du supplice, une suite de rĂ©cits qui traitent de l’infamie alors en cours en AlgĂ©rie.
Il y a, de son propre aveu, quelque chose de cinĂ©matographique dans sa vision littĂ©raire: « Cela suppose le souci de rechercher le biais, l’angle par lequel la camĂ©ra va saisir un aspect d’un visage, d’un dĂ©cor, d’une scène, qui Ă  la fois en apporte ainsi une vision diffĂ©rente et souligne les caractĂ©ristiques du sujet. » On lui doit, n’est-ce pas, avec Daquin, Le point du jour, ce film magnifique sur les mineurs du Nord. Avec Roger Vailland, il conçut le scĂ©nario de Bel-Ami d’après Maupassant, film de Daquin, aussitĂ´t censurĂ© pour cause d’allusion directe aux « Ă©vĂ©nements » d’AlgĂ©rie. Pour Joris Ivens, il compose le texte du sublime Chant des fleuves.
Un Ă©crivain complet, qui jamais ne fait le beau dans le cirque littĂ©raire. Un pudique. Un homme fier et bon. Ă€ y regarder de près, ils n’abondent pas, les ĂŞtres de cette trempe.
MĂ©morialiste hors pair, dans Vladimir Pozner se souvient (Messidor), il nous rĂ©gale de portraits de sa mère aussi bien que d’Anna Seghers, Oppenheimer, Hammett, Mauriac, Alexandre Blok, Picasso, Babel, Neruda, Chagall, Fernand LĂ©ger… Je suis sĂ»r qu’il a Ă©crit jusqu’Ă  son dernier souffle. En 1986, il donne, aux Ă©ditions Actes Sud, un roman bouleversant qui ne hausse jamais le ton, Le fond des ormes, qui tresse subtilement l’histoire d’une vie – celle d’un garçon qui perd prĂ©maturĂ©ment sa mère – Ă  la douleur de voir la nature mutilĂ©e. Avec Le lever du rideau, il avait dĂ©jĂ  explorĂ©, de façon bouleversante et elliptique, le territoire de l’enfance. Dans Cuisine bourgeoise (Actes Sud), il se livre Ă  d’Ă©poustouflantes variations balzaciennes sur les annĂ©es trente.
Son art d’Ă©crire est tout entier tendu vers la simplicitĂ©. Ă€ son propos, Claude PrĂ©vost rappelle le mot de Goethe : « Le sens le plus haut dans l’espace le plus mince. » C’est cela qui, d’ores et dĂ©jĂ , le constitue en vĂ©ritable classique. Volodia s’est effacĂ©, l’Ĺ“uvre demeure, qui va grandir, ayant tout le temps devant elle. Nous pensons au chagrin des siens, Ă  Ida, son Ă©pouse, son double attentif et tendre. C’est dĂ©chirant de perdre Volodia.

Jean-Pierre LĂ©onardini (L’HumanitĂ©, 21 fĂ©vrier 1992)

Une fidélité obstinée

Vladimir Pozner, romancier, journaliste, traducteur, scĂ©nariste, est mort dans sa quatre-vingt-septième annĂ©e, Ă  son domicile parisien, mercredi 19 fĂ©vrier. Trente ans, presque jour pour jour, après l’attentat de l’OAS qui avait gravement blessĂ© et dĂ©figurĂ© ce militant communiste, partisan dĂ©clarĂ© de l’anticolonialisme et de l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie.
NĂ© Ă  Paris en 1905, près du Luxembourg, dans une famille d’Ă©migrĂ©s russes, Vladimir Solomonovitch Pozner avait cinq ans quand ses parents repartirent pour Saint-PĂ©tersbourg. Le jeune garçon apprendra alors le russe, lira Hugo en français, Pouchkine en russe, et restera marquĂ© par le souvenir des annĂ©es de la RĂ©volution, tout autant que par le milieu des Ă©crivains qu’il cĂ´toie Ă  Petrograd et Ă  Moscou : Gorki, l’ami de sa famille, mais aussi MaĂŻakovski, Blok, Akhmatova, Victor Chklovski, l’avant-garde littĂ©raire; plus tard, il connaĂ®tra Pasternak, Babel, tant d’autres…
En 1921, il revient en France et Ă  sa langue maternelle et, tout en frĂ©quentant la Sorbonne, il fait du journalisme, traduit TolstoĂŻ, DostoĂŻevski, de jeunes auteurs soviĂ©tiques qu’il est un des premiers Ă  faire connaĂ®tre, notamment dans un Panorama de la littĂ©rature russe contemporaine paru chez Kra, s’attachant Ă  ĂŞtre un trait d’union entre Paris et Moscou.
En 1933, il adhère au parti communiste et ne reviendra jamais sur cet engagement de près de soixante annĂ©es de fidĂ©litĂ© obstinĂ©e, malgrĂ© les tempĂŞtes et les rĂ©vĂ©lations. Il publie ses premiers livres : TolstoĂŻ est mort, un roman-documentaire sur les derniers jours du grand Ă©crivain, un reportage sur l’AmĂ©rique de la DĂ©pression, Les États-DĂ©sunis, et, surtout, se fait remarquer avec Le mors aux dents, l’odyssĂ©e d’un baron balte en Mongolie, qui s’illustre par sa fĂ©rocitĂ© dans sa lutte contre la jeune rĂ©volution soviĂ©tique.
MobilisĂ© en 1939, il rĂ©ussira, après l’armistice, Ă  partir avec sa famille pour les États-Unis, Ă  New York d’abord, puis en Californie oĂą il fait tous les mĂ©tiers et termine son roman sur la guerre et la dĂ©bâcle, Deuil en 24 heures, publiĂ© d’abord chez Brentano ; il vit ensuite trois ans Ă  Hollywood oĂą il retrouve Brecht, Heinrich Mann, Hanns Eisler, et travaille comme scĂ©nariste pour divers studios.
Après la guerre, de retour en Europe, Vladimir Pozner va poursuivre une Ĺ“uvre oĂą il mĂŞle le monde qu’il a vu, le contexte politique et ses convictions dans des romans-documents : Qui a tuĂ© H. O. Burrell ?, tirĂ© d’un fait divers Ă  propos de la mort, en 1951, d’un AmĂ©ricain qui se suicide par crainte du communisme, Le lieu du supplice (1959), le premier ouvrage « littĂ©raire » sur la guerre d’AlgĂ©rie ; Le lever du rideau (1961), un rĂ©cit sur la poĂ©sie de l’enfance ; Espagne premier amour (1965), sur l’engagement d’un artiste quand Ă©clate un conflit ; Mille et un jours (1967), Ă©vocation de son adolescence Ă  Petrograd et du pays des soviets ; Le temps est hors des gonds (1969), Ă  Elseneur occupĂ© par les nazis, oĂą les Danois refusèrent de livrer les juifs ; des souvenirs, Vladimir Pozner se souvient (1972) ; un roman de science-fiction sur la guerre atomique, Mal de lune (1974) ; Descente aux enfers ; Les brumes de San Francisco ; Cuisine bourgeoise.
Scénariste, il a collaboré avec Louis Daquin (Le point du jour, Bel-Ami), Joris Ivens (Le chant des fleuves), Cavalcanti (Maître Puntila et son valet Matti), Mauro Bolognini, Marcel Pagliero, etc.
Un homme de bonne volonté, habité par un désir de paix et de justice utopique, une passion obstinée, que même ceux qui ne partageaient pas ses convictions respectaient.

Nicole Zand (Le Monde, 22 février 1992)

Pierre-Jean RĂ©my

Vladimir Pozner. Ancrée au cœur de la réalité, enfoncée à pleine chair dans la vie, son œuvre romanesque paraît suivre les détours de l’histoire comme ceux de sa vie avec une rigoureuse émotion : Pozner dit ce qu’il voit, ce qu’il sent, il témoigne et chante. Mais dans le même temps, fermez les livres de Pozner, asseyez-vous face à lui dans un univers de livres et de photographies, de petits chevaux de bois et d’oiseaux en terre cuite qui hantent ses bibliothèques et regardez-le, écoutez-le : le visage marqué, arraché, défoncé, parce que les livres sont aussi une parole et qu’on peut payer très cher les mots qu’on ose dire – Pozner a été plastiqué en 1962, en même temps que Malraux et Wurmser –, il se raconte, d’une voix douce de grand-père qu’il est, le grand-père qui a vécu, qui a aimé, qui s’est battu. Et ce qu’il raconte – sa vie – ce sont ses livres. Ou ses films, puisqu’à Hollywood comme à Paris, il a été de ceux dont la signature est apparue au bas des scripts des films que nous aimons. Ses livres, donc, ou ses films, ou ses rencontres, son œuvre de journaliste baroudeur.

Ă€ le voir, on pense bien sĂ»r Ă  Cendrars. D’abord, dans les premières pages du Mors aux dents, Pozner lui-mĂŞme Ă©voque Cendrars. On voit l’éternel voyageur-poète allumer une cigarette de son unique main, sortir une bouteille de Calvados et lancer Pozner sur ce qui sera son premier succès : la quĂŞte d’un aventurier russe, le baron Ungern, gĂ©nĂ©ral assassin, sanguinaire au-delĂ  de toutes les cruautĂ©s. Mais Cendrars, Ă  qui je porte un intĂ©rĂŞt passionnĂ©, dont les excès les plus lyriques comme les poèmes les plus fous marquent, plus que tous autres, la rupture de ce siècle – tout Apollinaire est nĂ© dans la besace de Cendrars, qu’on ne l’oublie pas ! – Ă©tait un homme seul. EntourĂ© d’amis, mais seul. GĂ©nĂ©reux, mais seul. Amoureux au dĂ©lire, mais seul. Pozner, lui, a tout un monde avec lui, et son aventure est celle de ce monde. Depuis le premier jour, il est le compagnon, le camarade, en mĂŞme temps que le romantique bouleversant qui sait nous attendrir jusqu’aux tripes par deux mots qui peuvent dire tour Ă  tour et l’amour, et la mort, et la lutte. D’autres ont un fusil Ă  la main, ou une rose, un Ĺ“illet au poing ; la plume de Pozner, sa machine Ă  Ă©crire, c’est l’âme fraternelle qui nous libère de nos mĂ©diocritĂ©s crispĂ©es, de nos pauvres petites habitudes confortables, au prix de tous les sacrifices : j’ai dit qu’en 62, notre Pozner a perdu la moitiĂ© du visage, il aurait bien pu y laisser la vie, mais quatre ans auparavant, l’un des premiers – premier en France, premier dans les rangs du Parti communiste – il avait eu le courage de dire ce qui se passait en AlgĂ©rie, cette misère, leur douleur et notre honte. Vladimir Pozner, donc, ou l’aventurier fraternel, livres et vie confondus…
(…)
Peu d’écrivain, mieux que Pozner dans l’itinéraire politique rigoureux qui a été le sien, ont su apporter un démenti plus rigoureux aux tenants d’une littérature renfermée sur elle-même ou de contemplation. Pozner nous affirme l’aventure, mais pour les autres. Il nous crie la colère, la peur, la souffrance, la fuite ou même la haine, mais au nom de quelque chose qui s’appelle l’espoir. Il est partout dans ses livres – j’ai dit la vie (sa vie) et les livres (ses livres) – mais derrière lui, ou plutôt, à ses côtés, il y a la foule de ceux qui ont, comme lui, vu la souffrance, la peur et la colère de près, ceux qui n’en sont pas revenus et ceux qui sont quand même là, encore, pour témoigner.
À côté de ces superbes aventuriers du début de ce siècle, qui ont bourlingué à travers le monde, un crayon à la main, pour raconter ce monde et l’insolite, le merveilleux, le fou, le délirant qu’ils croisaient tous les jours, il fallait un autre aventurier pour dire le même monde, mais en communion étroite avec ceux qui le faisaient, ce monde-là, insolite, merveilleux, fou, délirant ou désespéré. Parce que la communion selon Pozner, c’est encore et toujours l’espoir. Et dès que tu n’es plus seul, l’espoir existe. Non ?
Préface à Œuvres de Vladimir Pozner,
Pierre-Jean RĂ©my, le 13 mai 1977