Scénarios

Vladimir Pozner scénariste : un cinéma à redécouvrir

« Je crois que le talent protéiforme, multiforme de Pozner,
on le retrouve non seulement dans ses extraordinaires romans,
mais on le trouve aussi dans ce cinéma dont on ne parle pas assez. »
(Pierre-Jean Rémy, de l’Académie française)

Une vraie vie de cinéma… Romancier salué par Cendrars, Breton, Caldwell, Hemingway, Pozner a dû émigrer aux États-Unis en 1940 ; il est devenu scénariste à Hollywood. Ami de Greta Garbo, Stella Adler, Jean Renoir et bien d’autres, il écrit de nombreux scénarios, ainsi que l’histoire originale de The Dark Mirror (Double Énigme, disponible en DVD), nominée au Oscars.
De retour en France après la guerre, il poursuit en parallèle ses activités de scénariste et de romancier, collaborant notamment avec Louis Daquin (Le Point du jour, premier grand rôle de Michel Piccoli), Alberto Cavalcanti (Maître Puntila et son valet Matti, coécrit avec Bertolt Brecht) et Joris Ivens (Le Chant des fleuves) et, sous des noms d’emprunt (liste noire oblige), à diverses productions américaines.
Il organise la défense des « Hollywood Ten », dix cinéastes victimes du maccarthysme et emprisonnés, et accueille les cinéastes de gauche qui se réfugient à Paris : Joseph Losey, Jules Dassin, John Berry, Michael Wilson… En 1955, pour Alain Resnais, il appelle son vieil ami Hanns Eisler et lui demande de composer la musique de Nuit et Brouillard. C’est encore Pozner, seul à les connaître tous deux, qui a organisé l’unique rencontre entre Chaplin et Picasso. Commentaire d’Aragon : « Les génies, comme les transatlantiques, ce n’est pas fait pour se rencontrer. J’ai assisté à une drôle de collision dans le genre : Picasso et Chaplin. C’était Vova Pozner qui avait manigancé ça. »
Les scénarios de Vladimir Pozner reflètent la pensée de cet homme libre et engagé, riche de cette histoire et de ces rencontres, qui a si bien raconté le XXe siècle. En 1945, il disait à Sartre : « Nous avons eu le film muet, puis le film parlant. Nous sommes en train d’assister à la renaissance du film pensant. » (cité dans Sartre d’Annie Cohen-Solal)

Principaux scénarios de Pozner

Les Conspirateurs (USA, 1944, nb, 1 h 41)
réalisé par Jean Negulesco
avec Hedy Lamarr, Peter Lorre, Paul Henreid, Sydney Greenstreet
Pendant la Seconde Guerre mondiale, un résistant néerlandais fuit à Lisbonne pour échapper aux nazis. Là, Van Der Lyn rencontre un groupe de conspirateurs. Leur chef sait que l’un des leurs est un espion à la solde des nazis. Il charge Van Der Lyn de l’aider à identifier le traître…

The Dark Mirror (Double Énigme, USA, 1946, nb, 1 h 25)
histoire originale de Pozner nominée aux Oscars, scénario de Nunnally Johnson
réalisé par Robert Siodmak
avec Olivia de Havilland, Thomas Mitchell
Un médecin est retrouvé mort dans son cabinet. Des témoins identifient la jeune femme qui lui a rendu visite la veille… Mais elle a une sœur jumelle. Laquelle est Terry, laquelle est Ruth ? L’inspecteur Stevenson, obligé de classer l’affaire, tient à résoudre l’énigme ; il convainc un psychiatre, spécialiste des jumeaux et amoureux de l’une des deux sœurs, de déterminer, au péril de sa vie, qui est la meurtrière. Mi-film noir, mi-drame psychologique, une étude angoissante de la gémellité qui tourne à la rivalité assassine…

Another Part of the Forest (USA, 1948, nb, 1 h 47)
d’après la pièce de Lillian Hellman
réalisé par Michael Gordon
avec Fredric March, Dan Duryea, Edmond O’Brien, Ann Blyth, Betsy Blair
Les tribulations d’une famille du Sud des États-Unis, 15 ans après la guerre de Sécession. Ou comment et pourquoi les Hubbard sont devenus méchants, avides et sans scrupules… On retrouve dans ce film, dont l’action est antérieure, les personnage du célèbre Little Foxes (1941) de William Wyler, avec Bette Davis.

Le Mystère de la chambre jaune (France, 1948, nb, 1 h 30)
d’après le roman de Gaston Leroux
réalisé par Henri Aisner
avec Serge Reggiani, Marcel Herrand, Hélène Perdrière, Lucien Nat, Pierre Renoir
Qui a tenté de tuer Mlle Stangerson et, surtout, par où l’assassin a-t-il pu s’échapper de la chambre jaune, fermée de l’intérieur ? Rouletabille (Serge Reggiani) mène l’enquête…
Louis Daquin a réalisé la suite (Le Parfum de la dame en noir) avec la même distribution en 1949.

Le Point du jour (France, 1949, nb, 1 h 41)
réalisé par Louis Daquin
avec Loleh Bellon, Michel Piccoli
L’histoire d’un jeune mineur, Larzac (René Lefèvre), terrifié à l’idée de descendre au fond. « Je revenais d’à peu près quatre ans à Hollywood et j’en avais terriblement marre de faire des films imaginaires, quel que soit le genre, d’inventer des histoires romanesques, et j’avais dit à Daquin : je veux que ce soit presque un documentaire si possible, qu’il se passe des choses comme dans la vie, mais pas de grande histoire d’amour ou de catastrophe. » (Pozner, cité dans L’Avant-Scène Cinéma, 1978). Le premier grand rôle de Michel Piccoli.

Le Chant des fleuves (Allemagne, 1954, nb, 1h 40)
réalisé par Joris Ivens
avec le concours de Brecht (paroles de la chanson, interprétée par Paul Robeson), Chostakovitch (musique), Picasso (affiche)
Documentaire sur la vie au bord de six grands fleuves à travers le monde : l’Amazone, le Mississippi, le Nil, le Gange, le Yang-Tse-Kiang et la Volga. Un des grands films militants de l’époque de la guerre froide.

Bel-Ami (France / Autriche, 1954, coul, 1 h 40)
scénario : Vladimir Pozner et Roger Vailland, d’après le roman de Maupassant
réalisé par Louis Daquin
avec Jean Danet, Renée Faure, Jean-Roger Caussimon, René Lefèvre, Anne Vernon
L’ambitieux Georges Duroy, prêt à tout pour se démarquer de son origine modeste, gravit les échelons de la société grâce à son charme irrésistible et à son absence totale de scrupules. Le film a été censuré et longtemps interdit en France à cause de ses allusions à la guerre d’Algérie. « La plupart des gouvernements craignent les écrivains comme ils redoutent les cinéastes. » (Pozner)

Destinées (France / Italie, 1954, nb, 1 h 34)
scénario de Vladimir Pozner (épisode « Élisabeth »), Jean Aurenche, Pierre Bost, Henri Jeanson, Horace McCoy
réalisé par Marcel Pagliero (épisode « Élisabeth »), Jean Delannoy (« Jeanne »), Christian-Jaque (« Lysistrata »)
avec Claudette Colbert, Michèle Morgan, Michel Piccoli, Martine Carol
Film en trois parties sur les femmes et la guerre. Le premier épisode (« Élisabeth »), situé durant la Seconde Guerre mondiale, raconte l’expédition d’une Américaine en Italie. Venue récupérer le corps de son mari, elle découvre qu’il a eu un enfant d’une autre femme.

Mon enfant (Allemagne, 1955, 22 min.)
Documentaire écrit et réalisé par Vladimir Pozner. Conseiller musical : Hanns Eisler.

Maître Puntila et son valet Matti (Autriche, 1955, coul., 1 h 37)
scénario : Vladimir Pozner, d’après la pièce de Bertolt Brecht et en collaboration avec lui
réalisé par Alberto Cavalcanti
avec Curt Bois, Heinz Engelmann
Matti s’émancipe de son maître, le tyrannique Puntila, archétype du capitaliste, qui manifeste sa bonté seulement quand il est ivre… Une comédie fantasque sur le thème de la lutte des classes.
« Jamais je n’ai travaillé aussi gaiement. Brecht aimait rire et faire rire. À force de nous amuser, le mouvement du cinéma remplaçait la parole du théâtre, et des êtres dont le nom seul existait dans la pièce prenaient naissance. » (Vladimir Pozner)

Le Lever du rideau (France, 1973, coul., 1 h 32)
d’après le roman de Pozner
réalisé par Jean-Pierre Marchand
avec Serge Gainsbourg, Micheline Presle, Agathe Deschamps
Diane, du haut de ses 7 ans, observe de son regard très particulier sa mère, ancienne vedette, la bonne, Annette, et son mystérieux amant magicien… « Diane a découvert ce que vous appelez le monde des adultes à travers deux histoires d’amour, l’une, celle de sa mère, filiforme et superficielle, l’autre âpre, poignante, déchirante, celle d’Annette qui se trouve être une femme de chambre. » (Pozner)

La Dame aux camélias (France, 1980, coul., 1 h 45)
scénario : Vladimir Pozner, Jean Aurenche
réalisé par Mauro Bolognini
avec Isabelle Huppert (photo, avec Pozner à gauche), Bruno Ganz, Gian Maria Volonte
La véritable histoire d’Alphonsine Duplessis, qui inspira Dumas fils et Verdi (La Traviata), réinventée par Pozner et Aurenche. L’enfance dans une ferme, les amours malheureuses…

Deuil en 24 heures (France, 1982, coul., 4 x 1 h)
d’après le roman de Pozner
réalisé par Frank Cassenti
avec Richard Bohringer, Alain Cuny, Pierre Clémenti
La débâcle et l’exode de 1940… Caillol, chauffeur militaire qui risque la déportation pour « propagande politique », conduit un colonel très « vieille France » vers la zone non occupée. Chacun se méfie de l’autre… Sur les routes, parmi les fuyards, Jacqueline est sur le point d’accoucher. Un groupe de soldats conduit le dernier char de la Meuse vers une bataille sur la Loire, qui n’aura pas lieu. D’autres conduisent des camions avec un précieux chargement d’archives inutiles, qu’il faudra bientôt brûler. Certains attendent des ordres qui n’arrivent pas, d’autres s’enfuient… La solidarité éclaire ce chaos où règnent l’absurdité, l’injustice et la mort. Prix de la critique (1981).

Quelques scénarios de Pozner non réalisés

Woman of the Sea (USA, 1944)
en collaboration avec Salka Viertel, pour Greta Garbo
Réalisateur prévu : Joris Ivens.
« Nous avons passé deux ou trois mois à écrire un scénario semi-documentaire sur la marine marchande norvégienne en temps de guerre : La Femme de la mer. La femme de la mer était Greta Garbo, et son regard, sa démarche, et le timbre un peu rauque de sa voix suffisaient à tout faire oublier. » (Vladimir Pozner se souvient)

Silent Witness (USA, 1945)
en collaboration avec Bertolt Brecht et Salka Viertel
(Publié dans Texte für Filme, vol. 2., de Bertolt Brecht)
« C’est à Hollywood que nous nous étions connus [Brecht et Pozner]. Dans ce coron de luxe, le cinéma était notre mine commune. Un jour, alors que les affaires n’allaient pas trop bien ni pour Brecht, ni pour moi, ni pour notre amie commune Salka Viertel, nous avons eu l’idée de travailler ensemble à un scénario. Nous discutions avec acharnement autour de cendriers débordant de mégots. Personne ne voulut de notre scénario qu’Hollywood dut juger trop réaliste ou trop romantique, les deux à la fois sans doute. » (Vladimir Pozner se souvient)

Les Gens du pays (France, 1945-1946)
d’après le roman de Pozner
Réalisateur prévu : Marc Allégret.
La vie en France sous l’Occupation… Une galerie de portraits sans complaisance, parfois tendres, souvent sarcastiques, dans une histoire sombre d’où ressort pourtant une impression d’exultation, car la lutte continue.