L’attentat de l’OAS

Le 7 fĂ©vrier 62, dans l’aprĂšs-midi, une explosion voisine Ă©branle nos carreaux. C’était Ă  cĂŽtĂ©, rue Mazarine, chez Vladimir Pozner. Volodia avait Ă©crit rĂ©cemment Le lieu du supplice, l’histoire d’un soldat du contingent qui est contraint en AlgĂ©rie d’assister (au moins) aux tortures infligĂ©es aux AlgĂ©riens. (
) L’OAS, oĂč il y avait de fins lettrĂ©s, envoya un tueur chez Volodia. (
) Pendant que le docteur Aboulker l’opĂ©rait Ă  la PitiĂ©, j’attendais Ă  l’hĂŽpital avec d’autres amis et la dĂ©lĂ©gation du ComitĂ© central du Parti communiste. Un des membres de celle-ci se lamentait : « Le camarade Pozner n’avait donc pas lu les instructions donnĂ©es par L’Huma ? Il Ă©tait bien recommandĂ©, en cas de bombe au plastic, de s’éloigner le plus possible et de se coucher Ă  plat ventre. » Le ton Ă©tait affectueux, mais dĂ©sapprobateur. Volodia survĂ©cut. Il aura dans sa vie traversĂ© pas mal de labyrinthes et d’épreuves ambiguĂ«s : le Parti, l’exclusion, l’exil en AmĂ©rique, le Parti Ă  nouveau, Staline, la dĂ©stalinisation. J’aimerais bien qu’un jour il Ă©crive ses MĂ©moires. Je ne suis pas sĂ»r qu’il le fera. Ceux qui savent se taisent. Ceux qui parlent ne savent pas. Est-ce Lao-tseu ou un communiste qui l’a dit.

(Claude Roy, Somme toute, 1976)

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Portrait GĂ©raldine Pardo

Je       t’embrasse.

Nous avons besoin de ta tĂȘte.
Guerri vite. [sic]
Je t’embrasse encore une fois.
Nazim Hikmet
[sur une page d’agenda du lundi 12 fĂ©vrier 1962]
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Ma chĂšre Ida,
Je pense beaucoup Ă  toi. J’ai eu AndrĂ© au tĂ©lĂ©phone, d’aprĂšs sa voix j’ai pensĂ© que Volodia allait un peu mieux. As-tu besoin de quelque chose, appelle-moi quand tu pourras.
Le jour oĂč Volodia a Ă©tĂ© blessĂ©, je dĂ©jeunais avec S. de Beauvoir, nous parlions de son livre qu’elle a trouvĂ© excellent, et qu’elle a fait lire Ă  tout son entourage. Elle m’a retĂ©lĂ©phonĂ© depuis pour avoir de vos nouvelles.
Je t’embrasse bien tendrement. Je n’ose pas venir te dĂ©ranger car je crois que tu as besoin de calme. Embrasse Volodia et AndrĂ©.
Gégé [Géraldine Pardo]
(1962)
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Paris le 17 février 62
5, rue de Lille (VIIe)
Mon cher Pozner,
Je n’ai pas Ă  te dire mon indignation de ce qui s’est passĂ©. Ceci seulement pour te serrer la main et te souhaiter une prompte guĂ©rison.
Toute mon affection.
Tzara

Maurice Baquet

Juin 40, l’exode, extrait des carnets de notes de Vladimir Pozner

19 juin 1940. – (…) Deux heures plus tard, j’étais Ă  Castel Novel. Pierre, GisĂšle et Simone PrĂ©vert (Jacques est Ă  Varetz oĂč il a conquis officiers et soldats d’une colonne de trains et part avec eux pour les PyrĂ©nĂ©es), Marcel Duhamel, le colonel Ulrich, Valery Adams qui a peur que l’AmĂ©rique n’entre en guerre et que les Allemands ne la gardent comme « hostage », Nando et GĂ©gĂ©, la mĂšre, la sƓur et le frĂšre de GĂ©gĂ©, Odette Joyeux, son fils et sa mĂšre, Ginette Lamour avec ses deux gosses et la bonne, Flora, un vieux docteur et sa femme, etc., tous Ă©chouĂ©s ici comme de vieux papiers apportĂ©s par le vent.
Dans les communs, les derniers Espagnols, Lilette Pinsard qui, sachant conduire depuis un mois seulement, a amenĂ© dans une 6 CV Renault, que son beau-frĂšre suivait en vĂ©lo, sa mĂšre, ses deux sƓurs et les bĂ©bĂ©s respectifs de celles-ci, ĂągĂ©s l’un de sept mois et l’autre de deux semaines. Enfin, des affectĂ©s spĂ©ciaux de chez Hotchkiss. Plus bas dans les allĂ©es, un convoi du train et un convoi sanitaire.
« À Brive, dit Ida, les Ă©vacuĂ©s font la queue devant la mairie pour rentrer chez eux, dans le Nord. »
T.S.F. : les Anglais, en Libye, ont tuĂ© vingt Italiens, blessĂ© plusieurs autres et fait des prisonniers : important succĂšs. Nos armĂ©es continuent toujours Ă  se retirer en bon ordre et en combattant sur des positions prĂ©parĂ©es Ă  l’avance.
Le capitaine et le lieutenant du convoi du train d’en bas montent à minuit au chñteau. On leur donne à manger, ils coucheront dans le couloir, dans des sacs de couchage.
Il y a aussi, Ă  Castel Novel, Maurice Baquet, zouave, qui vient de Royan oĂč, pour le service cinĂ©matographique des armĂ©es, il Ă©tait en train de tourner un film de propagande : « Tourelle 3 ». Les aviateurs de Royan se sont embarquĂ©s pour le Maroc, ils ont donnĂ© Ă  Maurice un papier l’autorisant Ă  se rendre Ă  Brive et Ă  y attendre le 1er juillet. « Ils Ă©taient huit mille pilotes professionnels qui n’avaient pas eu de zinc depuis le dĂ©but de la guerre. Des as ! Ils faisaient des loopings et des tonneaux avec un vieux bombardier de trois tonnes, le seul qu’ils avaient Ă  leur disposition. Il y avait aussi trois avions de chasse, mais non Ă©quipĂ©s de mitrailleuses : quelquefois, pour calmer la population, on les faisait voler bas au-dessus de Royan. DĂšs que les Allemands arrivaient, ils se barraient : ils n’étaient pas armĂ©s. »
Le lieutenant du train tient des propos subversifs : l’unique salut de la France, Ă  l’heure actuelle, c’est l’Union soviĂ©tique. Il n’est pas le seul Ă  l’avoir dit et redit sur la route, depuis Paris.

20 juin 1940. – Nous prenons nos dispositions avec Ida. Échange de noms, d’adresses. Rendez-vous dans le Midi, ou à Madrid, ou à Lisbonne, ou à New York.
Baquet part avec moi sur sa moto. Il s’embĂȘte Ă  Castel Novel, mi-soldat, mi-civil. Je l’annexe. Il roule devant moi en disant aux automobilistes de se ranger.
Nous évitons Brive, pataugeons dans de petits chemins (depuis que nous avons dépassé la Creuse, les orages et les averses nous fouettent plusieurs fois par jour), débouchons sur la Nationale 20, dix-neuf kilomÚtres avant Souillac.
Elle dĂ©borde de convois, la Nationale 20, les camions se suivent sans interruption, chargĂ©s de soldats dĂ©boutonnĂ©s et sans casque, Ă  l’intĂ©rieur, sur les marchepieds, sur les ailes des voitures. Plus de civils : ils ont Ă©tĂ© refoulĂ©s sur les petits chemins. Ceux que nous avons pris tout Ă  l’heure Ă©taient semĂ©s de voitures Ă  matelas (sur le toit), Ă  bicyclettes (attachĂ©es par devant et par derriĂšre), Ă  pneus et bidons de rĂ©serve (n’importe oĂč) ainsi que d’hommes amphibies, soldats par en bas, civils par en haut (ou peut-ĂȘtre centaures ?), ou vice-versa, Ă  pied ou en vĂ©lo, et qui ont tout l’air de se retirer sur des positions prĂ©parĂ©es Ă  l’avance par leurs familles respectives. Comme ils ne sont plus pressĂ©s, ils s’arrĂȘtent au bord de la route pour dormir ou faire la causette.
Les deux expressions les plus en vogue actuellement : « dans la nature » et « colmater ». Exemples : « Depuis Paris, le dĂ©tachement Lorcy s’est perdu dans la nature », « Le MinistĂšre a quittĂ© La Bourboule, il est dans la nature », « On a abandonnĂ© les camions dans la nature » ; « dans la nature » a remplacĂ© « quelque part en France ». Exemples : « Alors, tu colmates ? », « On bouffe, on dort, mais on n’arrive pas Ă  colmater », « Si j’ai vu des gendarmes sur la route ? Deux, dans une bagnole qui ont essayĂ© de me gratter, mais je les ai bien colmatĂ©s », « Elle a un beau chĂąssis, la mĂŽme, je lui colmaterais bien la poche », « Qu’est-ce qu’on s’est fait colmater par les Fritz ! » Origine : expression employĂ©e par Weygand au dĂ©but de l’offensive allemande : l’ennemi a rĂ©ussi Ă  former une poche que je suis en train de colmater.
Les raffinés emploient également le terme : Bourbaki.
ArrĂȘt Ă  Souillac pour trouver du pain. Je fais six boulangeries, dans de petites rues, toutes les six fermĂ©es. Maurice en trouve chez une marchande de vĂ©los. Et moi, je dĂ©niche deux boĂźtes de pĂątĂ©, denrĂ©e disparue tout comme les sardines.
La ville est bondée de troupes. Des soldats, des sous-offs, des officiers subalternes font les boutiques les unes aprÚs les autres à la recherche de nourriture.
Une voix : « Pozner ! » Assis Ă  cĂŽtĂ© du chauffeur d’un camion, Pierre Morange, infirmier, que j’ai vu pour la derniĂšre fois alors qu’il Ă©tait stationnĂ© au Fort de Vanves. « Nous allons Ă  Lunel », dit-il. Le convoi de la 22e S.I.M., Ă©vadĂ© du Val-de-GrĂące, passe vers Lunel.
AprĂšs Souillac, les convois se suivent. Nous nous perdons avec Maurice, nous retrouvons, nous perdons Ă  nouveau. Les vĂ©hicules se suivent Ă  la queue leu leu : les Studebakers verts en rĂŽdage, les vieux camions Renault et Latil, des citernes, des ambulances, des Simca, des canons, sur une camionnette, quatre mitrailleuses de DCA jumelĂ©es, des voitures civiles ornĂ©es d’un petit drapeau tricolore, des bennes, des caissons, le tout enfilĂ© par des motocyclistes en cuir, casquĂ©s, un mousqueton en bandouliĂšre.
Au sommet d’une montĂ©e, sur un fond de lande et de ciel, subitement dĂ©serts, un petit char 6 tonnes avec dix soldats qui manifestement rentrent chez eux.
Dans un embouteillage, Maurice raconte : « Ce matin, il est venu de la ferme cinq ou sept soldats isolés. Ils avaient faim, ils sont venus demander à manger, et ils parlaient de révolution ».
Nous rentrons Ă  Vers. « J’ai cru que vous aviez dĂ©sertĂ©, dit Perreau, ou que vous vous ĂȘtes fait barboter la voiture, ou que vous avez eu un accident. » Je remercie avec effusion pour cette marque de confiance.
Pendant que je roulotte avec le colonel, Maurice nous trouve Ă  manger chez l’épicier du village qui vient de regagner ses foyers, en principe, pour finir une convalescence. Nous mangeons pour rien, et l’on nous trouve une grange avec des poules. Quand nous y rentrons, il s’en Ă©chappe une, en voulant la remettre dedans, nous en laissons partir deux autres, bientĂŽt, nous en sommes Ă  jouer au rugby sur la route avec des poules pour ballon. Il y a deux trous dans le toit de la grange par lesquels on voit le ciel, mais il ne pleut pas.

Jean-Richard Bloch

Jean-Richard Bloch

la MĂ©rigote, POITIERS (Vienne) le 28 juin 32

M. Vladimir Pozner
– : – : – : – :- : – : – : – :

Cher Monsieur,
Je vous dois je ne sais combien de lettres. À mieux dire, je me les dois Ă  moi-mĂȘme, entendant par lĂ  que je tiens Ă  vous rĂ©pondre, que je me le dois autant qu’à vous, et que vos questions, vos paroles, votre livre, ont soulevĂ© quantitĂ© de problĂšmes sur lesquels j’aimerais Ă  m’entretenir avec vous.
Car il s’agirait bien plutît d’une conversation que d’une explication ou d’un plaidoyer. Je tiens davantage à me rendre compte et à comprendre, qu’à prouver que j’ai eu raison.
L’annĂ©e derniĂšre, vous m’avez questionnĂ© sur les auteurs russes contemporains qui m’avaient surtout frappĂ©. En mars de cette annĂ©e, vous m’avez Ă©crit une lettre bien intĂ©ressante, Ă  propos de mon Commentaire, l’UNITÉ DU MONDE. Elle m’a accompagnĂ© dans mes dĂ©placements. Je cherchais toujours le temps de vous rĂ©pondre.
Là-dessus est arrivé votre beau grand livre, plein de faits et de précisions.
Vous savez que je suis attelĂ© Ă  diffĂ©rentes besognes, – une sĂ©rie d’études idĂ©ologiques, dont la chaĂźne commence Ă  DESTIN DU THÉÂTRE et Ă  DESTIN DU SIÈCLE (sans mĂȘme remonter Ă  CARNAVAL EST MORT) et va se poursuivre rĂ©guliĂšrement, chez Rieder ; une sĂ©rie d’ouvrages que, pour faire bref, j’appellerai encore des « romans », qui s’ente sur …ET COMPAGNIE, qui va former une chaĂźne de dix Ă  quinze volumes, dont le premier achevĂ© paraĂźt en ce moment dans la Nouvelle Revue Française, et dont le destin avouĂ© est de substituer Ă  la formule du roman bourgeois, que je considĂšre comme Ă©teinte, une formule nouvelle ; – enfin une sĂ©rie d’ouvrages Ă  cĂŽtĂ© qui verront le jour dans les interstices des deux sĂ©ries prĂ©cĂ©dentes.
Tout cela entremĂȘlĂ© des ennuis continuels que me donne ma santĂ©, la plus irrĂ©guliĂšre qu’on puisse imaginer. Il y a quinze mois que je ne suis revenu Ă  Paris, pour Ă©viter toute dĂ©perdition de forces et parce que, Parisien de naissance, y ayant vĂ©cu toutes ces derniĂšres annĂ©es, je sais trop ce qu’on peut y trouver, – surtout ce qu’on n’y peut pas trouver.
Je vous rĂ©pondrai donc dĂšs que cela me sera possible. J’en ai le dĂ©sir autant que l’intention. Pour le moment, je suis dans un coup de collier qui ne me laisse pas le loisir de souffler, et, par ailleurs, je me bats contre ma santĂ©. DĂšs que je le pourrai Ă©galement, je vous demanderai s’il vous sera possible de venir une fois passer trente-six heures Ă  Poitiers. Ce sera encore le meilleur moyen de tirer certaines choses au clair. J’espĂšre vivement qu’il vous sera loisible de nous faire ce plaisir.
Ce mot n’a Ă©tĂ© que pour jeter une passerelle sur un silence qui devait commencer Ă  vous paraĂźtre incomprĂ©hensible et pour vous tĂ©moigner ma reconnaissante et fraternelle sympathie.

Jean-Richard Bloch

Sur Bertolt Brecht

Un an plus tĂŽt, Ă  Paris, oĂč Le cercle de craie caucasien venait d’éclater comme un coup de tonnerre, j’avais emmenĂ© Brecht et les siens dans un bar-restaurant sur les quais de la Seine. On y sert, sur un plateau de bois, des fromages rares et multiples, imprĂ©gnĂ©s de marc et d’eau-de-vie, enveloppĂ©s dans des feuilles de vigne, roulĂ©s dans des Ă©pices, saupoudrĂ©s de cendre, bref, de quoi faire oublier les tours de Notre-Dame de l’autre cĂŽtĂ© du fleuve. Tout Ă  cĂŽtĂ©, une librairie ouverte le soir, qui s’appelle Shakespeare and Company, vend des bouquins d’occasion. Nous avions commencĂ© par elle ; un rayon aprĂšs l’autre, et jusqu’aux caisses qui traĂźnaient par terre, Brecht avait inspectĂ© la compagnie : des romans policiers en anglais, d’autant plus utiles qu’il ne lisait pas le français. Je l’avais aidĂ© dans la mesure de mes connaissances, modestes au prix des siennes : il avait tout lu, Ă©tait familier avec la plupart des auteurs. Nos femmes s’impatientaient. Brecht avait fini par acheter une trentaine de volumes dĂ©penaillĂ©s. À prĂ©sent, installĂ© Ă  la terrasse du restaurant, il dĂ©gustait les fromages, aussi nombreux que les livres – cadeau de l’auteur de Macbeth, un chef-d’Ɠuvre du genre – empilĂ©s Ă  ses cĂŽtĂ©s sur une chaise : il avait tenu Ă  les garder Ă  portĂ©e de main.
La nuit Ă©tait douce, autrement douce qu’à Berlin un an plus tard ; devant nous les rĂ©verbĂšres vacillaient sur le Petit-Pont. J’indiquai Ă  Brecht un chĂšvre d’aspect bĂ©nin, plus violent que le plus barbare des romans policiers amĂ©ricains. Il en goĂ»ta et me remercia d’un sourire.
– Oui, dit-il pensivement, comme s’il rĂ©pondait Ă  la fois Ă  la force du fromage, Ă  la douceur de la nuit, aux cloches de Notre-Dame et de Saint-Julien-le-Pauvre qui vidaient au-dessus de nos tĂȘtes une querelle sĂ©culaire au sujet du temps.
Il souriait sans desserrer les lĂšvres, ce qui lui donnait un ait gĂȘnĂ©, presque timide. Une idĂ©e se prĂ©senta Ă  lui qu’il examina en silence. Elle devait lui plaire : son sourire s’accentua, derriĂšre les verres des lunettes, ses petits yeux myopes se mirent Ă  pĂ©tiller.
– J’aimerais exposer ce plateau de fromages dans le foyer de mon thĂ©Ăątre, dit-il, pour apprendre aux Allemands ce qu’est la culture.

(Vladimir Pozner se souvient)

Bertolt Brecht et Vladimir Pozner à Berlin, années 1950.

Bertolt Brecht et Vladimir Pozner à Berlin, années 1950.

VLADIMIR POESNER (sic)
C.N.D.I xxxxxxxxx has recently furnished information concerning association between BERT BRECHT and VLADIMIR POESNER (…). For example, informant related that on August 19, 1944, Mrs. POESNER accepted an invitation for the POESNERS to visit the BRECHTS for « a quiet evening ». Again on September 26, 1944 POESNER was advised by an unknown woman that BRECHT had been in conversation with the woman [xxxx whereupon xxxxxxxxxx] POESNER remarked that that was interseting and that he would see tha woman and talk matters over.
C.N.D.I. xxxxxxxxxx related that on october 16, 1944, POESNER and BRECHT were in touch with one another concerning a scenario. At the time POESNER made detailed criticisms on three points of a script, apparently prepared by BRECHT. This script involved a character by the name of ANNETTE and has its final scene a trial in court. At the close of this contact POESNER inquired of BRECHT whether or not BRECHT was coming to the « rendez-vous ». BRECHT advised he was not coming as he had too much to do and would be no good there whereupon POESNER stated that he would go with a friend and would let BRECHT know about it afterwards.
(…)
C.N.D.I. xxxxxxxxxxx further related that on October 17, 1944, BRECHT, POESNER and an unidentified woman, possibly SALKA VIERTEL, who is collaborating with POESNER, conversed about a manuscript. POESNER advised BRECHT on that occasion that he had just returned from a conference concerning the manuscript and that the person considering it was worried about the «Underground» matter. He said however that he had pointed out to that individual that the « underground » matter came up only once and could be easily disposed of.

(Archives du F.B.I.)

André Breton

TrĂšs bien, votre article : “ Conversation avec X ”. À travers ce qui s’écrit – ou le peu qui me parvient – une des seules choses que je tienne pour justes de ton, vraiment sensibles, agitantes, et qui parviennent encore Ă  combler l’effroyable distance qui sĂ©pare ce qui a cours ici et de qui nous tient Ă  cƓur. Je ne doute pas que nous continuions Ă  diffĂ©rer sur toutes sortes de solutions mais j’ai tenu Ă  vous dire que, par delĂ  ces divergences (qui tiennent sans doute Ă  ce que le compas de la connaissance et du progrĂšs humain n’est pas ouvert de mĂȘme pour vous et pour moi), je me crois tenu Ă  vous Ă©crire – bien mal – qui vous ĂȘtes pour moi une des rares voix qui se fassent entendre dans la nuit.

André Breton
45 W 56     N.Y.C.

Henri Cartier-Bresson

31.3.1992

ChĂšre Ida
C’est avec une profonde douleur qu’hier j’ai appris par une amie la disparition de Vladimir. Tout un pan de notre existence s’écroule, tant de vieux souvenirs qui nous liaient, d’amitiĂ©s communes, d’enthousiasmes et puis tout ce que nous apportaient ses Ă©crits, qui eux demeurent.
Son souvenir restera toujours vivace.
Je pense Ă  vous.
Avec mon trĂšs amical souvenir.

Henri Cartier-Bresson

Blaise Cendrars

La Mimoseraie
Av. de la Marne
Biarritz —  B. P.
Vendredi
Mon cher Pozner —
Vous ĂȘtes bien gentil de penser Ă  moi et de m’écrire — Je ne suis pas souffrant, mais depuis trois mois trĂšs sĂ©rieusement malade, avec interdiction de lire et d’écrire, ce qui n’est pas gai !
Dites-moi en quoi je puis vous ĂȘtre utile et croyez Ă  ma bonne amitiĂ©.
Blaise Cendrars
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Mardi
Mon cher ami —
Non, je ne suis pas au Tremblay et je ne sais mĂȘme pas si j’y retournerai pour plus de huit jours cette annĂ©e — Je vais beaucoup en Espagne et j’y retourne Ă  la fin du mois.
Je ne sais pas si vous savez que je ne m’occupe plus du tout de cette collection de TĂȘtes BrĂ»lĂ©es. Je vous dis ça pour votre Ungern que vous m’anoncez reprendre ces jours-ci. Avant de continuer assurez-vous qu’il paraĂźtra ou voulez-vous que je vous indique un autre Ă©diteur ?
Mes amitiés à Babel.
A votre charmante femme et Ă  vous
                                                          ma main amie
                                                                                          Blaise Cendrars
42 av. Reine Nathalie
Biarritz
(Bses Pyr.)
Faire suivre
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mardi
Mais oui, mon cher ami, cela va un peu mieux puisque je suis rentrĂ© au Tremblay. Cela me fera un grand plaisir de vous y voir un de ces dimanches, sauf dimanche prochain oĂč je suis Ă  Tours.
Bien vĂŽtre
                                               Blaise C.
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le 17 juillet 31
Mon cher Pozner,
 Non, je suis au Tremblay, d’oĂč je ne bouge pas
 Si LU est une affaire prospĂšre, je l’ignore… en tout cas je le trouve illisible. Allez voir Vogel qui doit renter Ă  la fin du mois.
C’est bien volontiers que je dirais Ă  Hilsum de vous signer un contrat (je croyais que c’était fait !), malheureusement, il vient de partir en vacances, alors ce sera pour son retour, fin aoĂ»t… Je suis navrĂ© de ce que vous me dites car je ne vois pas du tout comment faire pour vous rendre service ; c’est le moment le plus moche de l’annĂ©e et l’annĂ©e est moche…
Mes bonnes amitiés à vous deux
                                                                                            Blaise Cendrars
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Blaise Cendrars
Alfred Daubas
Antiquités
Avenue Reine Nathalie
Biarritz
Le 25 août 1932
Cher ami
bien reçu votre petit mot et dĂ©solĂ© d’apprendre ce que vous m’annoncez de si dĂ©sagrĂ©able pour vous. Je rentre Ă  Paris fin de semaine et ferai l’impossible pour vous ĂȘtre utile. Entrer dans une banque, cela ne vous ferait-il pas peur ?
Mes bonnes amitiés à vous deux.
                                                                                            Blaise Cendrars
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mardi
Merci mon cher de votre invitation. J’ai dĂ©jĂ  vu City Streets au Vx Colombier. Je viendrai dĂźner un de ces prochains jours en vous tĂ©lĂ©phonant la veille.
Ma main amie
                 à vous deux
                                       Blaise Cendrars
26 / IV / 32
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mardi
soir
[avril 1937]
Mon cher –
Reçu votre livre [Le mors aux dents] ce matin.
Je l’ai lu dans la journĂ©e.
Je suis heureux de voir que vous l’avez enfin publiĂ©, depuis le temps, depuis le temps…
Merci de me l’avoir envoyĂ©.
                                         Blaise Cendrars
12 av. Montaigne
VIIIĂš

mardi
soir
[avril 1937]

Mon cher –
Reçu votre livre [Le mors aux dents] ce matin.
Je l’ai lu dans la journĂ©e.
Je suis heureux de voir que vous l’avez enfin publiĂ©, depuis le temps, depuis le temps…
Merci de me l’avoir envoyĂ©.
Blaise Cendrars

12 av. Montaigne
VIIIĂš

 

Marc Chagall

Cher Wowotchka* (vous m’en excusez ?)
Tout simplement – un coup de tĂ©lĂ©phone – (Boulogne 7-90) et on va fixer un rendez-vous.
Bien Ă  vous.

Marc Chagall

*Diminutif d’un diminutif de Vladimir : Chagall, jeune homme, avait connu Pozner enfant, Ă  Petrograd (voir plus bas).

Cher Vladimir Pozner,
Merci pour le livre. Il est bon de lire votre Ă©nergie et il y a de quoi vous parler. Faites un effort pour que je vous voie plus souvent. Tant de souvenirs. Je vois votre pĂšre (et maman) comme si c’était hier. Il m’a tellement aimĂ© et dĂ©fendu – ah ! quand Ă©crirai-je « mon » livre.
Je serre de tout cƓur votre main.

Marc Chagall

Vladimir Pozner se souvient– Vous ne pouvez pas vous souvenir de moi, dit-il. Vous Ă©tiez trop petit ? Quand je suis arrivĂ© Ă  PĂ©tersbourg, je n’avais pas le droit d’y rester, je n’avais pas de papiers pour me faire enregistrer ; pour avoir le droit de sĂ©jour, il fallait travailler quelque part et loger Ă  l’endroit oĂč l’on travaille. Votre papa travaillait Ă  la revue – je crois Voskhod – je crois mĂȘme qu’il Ă©tait secrĂ©taire de rĂ©daction, c’était rue ZakharievskaĂŻa, et c’est lĂ  que je logeais, Ă  la rĂ©daction, au milieu des numĂ©ros de la revue, dit-il, et il rit. C’était un quartier riche, c’est lĂ  que votre papa m’avait placĂ©. Il travaillait pour M. Vinaver, l’avocat, et il faisait partie d’un petit groupe qui s’occupait de venir en aide aux jeunes – c’était trĂšs bien, Ă  prĂ©sent, on n’aide pas les jeunes – et votre papa croyait que j’étais douĂ©. Il y avait aussi M. Sev, il m’a mĂȘme achetĂ© un tableau, vous l’avez vu Ă  l’exposition : un enterrement, il me l’a payĂ© huit roubles, et il a dit : « C’est trop d’argent, c’est mauvais pour les artistes, ça les gĂąte ». Et moi, plus tard, j’ai rachetĂ© ce tableau pour cinquante mille francs. M. Vinaver m’a achetĂ© un tableau, lui aussi : vous l’avez vu Ă  l’exposition, c’est un mariage.
J’en ai vu plus d’un, mais je pense Ă  celui qui est petit et oĂč l’on voit, dans une rue de village russe, un groupe de juifs qui dĂ©filent Ă  la suite d’une jeune femme en blanc, d’un homme en
noir : les mariés.
– M. Vinaver me l’a achetĂ©, dit Chagall, il pensait que j’avais peut-ĂȘtre du talent. Mais votre papa, il Ă©tait diffĂ©rent, il Ă©tait trĂšs fin, il m’a commandĂ© un tableau : un portrait de vous et de votre frĂšre, une commande payĂ©e, peut-ĂȘtre ma premiĂšre commande, vous Ă©tiez trop petits pour poser, j’ai empruntĂ© une photo pour le faire.
Il réfléchit :
– C’était bien dessinĂ©. Vous ne pouvez pas vous souvenir.
Je me souviens et dis :
– Mon frĂšre est assis sur une table, il est tout petit, je crois qu’il porte encore la jupe, et moi, je suis Ă  cĂŽtĂ© de lui, mais debout, ou peut-ĂȘtre agenouillĂ© prĂšs de la table.

(Vladimir Pozner se souvient)

Sur Charles Chaplin

Lorsque, il n’y a guĂšre longtemps, le censeur municipal de Memphis, dans le Tennessee, interdisait Les lumiĂšres de la ville, « vu le caractĂšre et la rĂ©putation de Chaplin », il a ajoutĂ© qu’il n’y avait « rien Ă  reprocher Ă  ce film ». Comme s’il n’y Ă©tait pas question d’un millionnaire qui ne devient humain que lorsqu’il est soĂ»l comme une barrique ? Il y a, aujourd’hui, aux Etats-Unis, trop de millionnaires au gouvernement, et qui n’ont pas le whisky tendre.
Ce qu’ils ne pardonnent pas Ă  Chaplin, il l’a dĂ©fini lui-mĂȘme, peu de temps aprĂšs la fin de la guerre. La commission des activitĂ©s antiamĂ©ricaines, qui se prĂ©parait Ă  mettre Hollywood au pas, lui avait tĂ©lĂ©graphiĂ© de Washington pour l’inviter Ă  venir dĂ©poser devant elle. Il rĂ©pondit que ce voyage transcontinental, aux frais du contribuable, lui paraissait superflu. « Si vous voulez savoir ce que je suis, ajouta-t-il, je peux vous le dire. Je suis un fauteur de paix. »

Vladimir Pozner (années 1950)

Haakon M. Chevalier

Haakon Chevalier (1901-1985) Ă©tait professeur de littĂ©rature française Ă  l’universitĂ© de Berkeley, traducteur en anglais de Malraux, Aragon, DalĂ­ et Pozner. C’est chez lui et sa femme Barbara que les Pozner descendent lorsqu’ils arrivent en Californie en 1942. Une amitiĂ© qui durera pour la vie. En 1938, Chevalier avait prĂ©sentĂ© Ă  Pozner son meilleur ami : Oppenheimer, dit Opje. La suite figure dans Vladimir Pozner se souvient :

“De la physique moderne, j’ai des notions vagues. Cela lui Ă©tait indiffĂ©rent. La science qui le passionnait ce soir-lĂ  m’Ă©tait familiĂšre. Il Ă©tait bien mieux informĂ© sur les Ă©vĂ©nements que ses camarades, mais j’avais sur lui l’avantage d’arriver de France et d’y avoir vĂ©cu tout ce que lui n’avait pu apprendre qu’en lisant les journaux. Ses questions, prĂ©cises et brĂšves, portaient sur les travailleurs français, sur le Front populaire. Le cercle s’Ă©largissait : Madrid n’Ă©tait pas encore tombĂ©e mais Prague Ă©tait condamnĂ©e Ă  choir. Chacune de ses demandes prĂ©voyait la rĂ©ponse ; ma phrase Ă  peine terminĂ©e, les conclusions, il les tirait lui-mĂȘme. Cela posĂ©, il s’ensuit, etc. Je n’avais rien Ă  objecter : nous Ă©tions d’accord. FidĂšle ami, Haakon Chevalier semblait heureux de me voir impressionnĂ© comme il l’Ă©tait lui-mĂȘme : l’homme ressemblait au modĂšle qu’il en avait tracĂ©.
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Soldat, dĂ©mobilisĂ©, rĂ©fugiĂ©, je devais retrouver Oppenheimer deux ans et demi plus tard dans une AmĂ©rique toujours en paix. Je l’avais connu seul, Ă  prĂ©sent il Ă©tait mariĂ©. Sa femme, Kitty, Ă©tait une scientifique, elle aussi ; ce n’est pas de physique qu’elle s’occupait, mais de bactĂ©riologie. Ils habitaient une nouvelle maison, au milieu d’un jardin, au sommet d’une colline, Ă  peu de distance de Chevalier chez qui les miens et moi, nous avions Ă©tĂ© accueillis. BientĂŽt Opje et Kitty, Ida et moi, nous Ă©tions des amis.
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Tout cela jusqu’au jour oĂč Opje me prit Ă  part. Il Ă©tait sur le point de s’en aller, me dit-il, et il emmenait Kitty et Peter avec lui. Leur absence serait longue : il en ignorait la durĂ©e. Il ne pouvait dire Ă  personne oĂč ils iraient.
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J’arrĂȘtai la voiture Ă  l’ombre d’un palmier, trouvai un journal et fis connaissance d’une nouvelle bombe dite atomique, et d’une ville japonaise dont j’avais jusque-lĂ  ignorĂ© le nom. Celle-ci avait anĂ©anti celle-lĂ . Plus tard on devait apprendre qu’il s’agissait d’une petite bombe : Ă  peine plus de la moitiĂ© d’Hiroshima, un quart seulement de ses habitants n’existaient dĂ©jĂ  plus. Il Ă©tait Ă©galement question de la science amĂ©ricaine, mais sans prĂ©cisions : des hyperboles, des pĂ©riphrases, aucun nom propre. Je rentrai Ă  la maison, dis Ă  Ida :
– C’est Opje.
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A force de s’Ă©carter de lui-mĂȘme tel qu’il avait Ă©tĂ©, il allait bientĂŽt demeurer seul. Pour l’instant il se croyait en mesure de sauver l’humanitĂ©. Cela valait bien la peine de dĂ©noncer secrĂštement son frĂšre et sa femme comme anciens membres du parti communiste, de rapporter Ă  qui de doit que notre cher ami Haakon Chevalier Ă©tait un agent soviĂ©tique. C’Ă©tait un mensonge, bien entendu ; il l’avait fait pour se dĂ©barrasser des policiers et des politiciens qui le soupçonnaient d’avoir Ă©tĂ© d’extrĂȘme gauche ou savaient qu’il l’avait Ă©tĂ©. Quelques annĂ©es plus tard, il allait dĂ©clarer que son accusation ne reposait sur rien. Tout cela ne comptait pas : il y allait du salut des hommes, et s’il fallait en faire pĂ©rir un ou quelques-uns, ou mĂȘme plusieurs pour y parvenir, il n’y pouvait rien. (
) Opje ne rĂ©ussit qu’Ă  sacrifier son ami et Ă  se perdre lui-mĂȘme.”

(Vladimir Pozner se souvient)

Le mors aux dents