Haakon M. Chevalier

Haakon Chevalier (1901-1985) √©tait professeur de litt√©rature fran√ßaise √† l’universit√© de Berkeley, traducteur en anglais de Malraux, Aragon, Dal√≠ et Pozner. C’est chez lui et sa femme Barbara que les Pozner descendent lorsqu’ils arrivent en Californie en 1942. Une amiti√© qui durera pour la vie. En 1938, Chevalier avait pr√©sent√© √† Pozner son meilleur ami : Oppenheimer, dit Opje. La suite figure dans Vladimir Pozner se souvient :

“De la physique moderne, j’ai des notions vagues. Cela lui √©tait indiff√©rent. La science qui le passionnait ce soir-l√† m’√©tait famili√®re. Il √©tait bien mieux inform√© sur les √©v√©nements que ses camarades, mais j’avais sur lui l’avantage d’arriver de France et d’y avoir v√©cu tout ce que lui n’avait pu apprendre qu’en lisant les journaux. Ses questions, pr√©cises et br√®ves, portaient sur les travailleurs fran√ßais, sur le Front populaire. Le cercle s’√©largissait : Madrid n’√©tait pas encore tomb√©e mais Prague √©tait condamn√©e √† choir. Chacune de ses demandes pr√©voyait la r√©ponse ; ma phrase √† peine termin√©e, les conclusions, il les tirait lui-m√™me. Cela pos√©, il s’ensuit, etc. Je n’avais rien √† objecter : nous √©tions d’accord. Fid√®le ami, Haakon Chevalier semblait heureux de me voir impressionn√© comme il l’√©tait lui-m√™me : l’homme ressemblait au mod√®le qu’il en avait trac√©.
(…)
Soldat, d√©mobilis√©, r√©fugi√©, je devais retrouver Oppenheimer deux ans et demi plus tard dans une Am√©rique toujours en paix. Je l’avais connu seul, √† pr√©sent il √©tait mari√©. Sa femme, Kitty, √©tait une scientifique, elle aussi ; ce n’est pas de physique qu’elle s’occupait, mais de bact√©riologie. Ils habitaient une nouvelle maison, au milieu d’un jardin, au sommet d’une colline, √† peu de distance de Chevalier chez qui les miens et moi, nous avions √©t√© accueillis. Bient√īt Opje et Kitty, Ida et moi, nous √©tions des amis.
(…)
Tout cela jusqu’au jour o√Ļ Opje me prit √† part. Il √©tait sur le point de s’en aller, me dit-il, et il emmenait Kitty et Peter avec lui. Leur absence serait longue : il en ignorait la dur√©e. Il ne pouvait dire √† personne o√Ļ ils iraient.
(…)
J’arr√™tai la voiture √† l’ombre d’un palmier, trouvai un journal et fis connaissance d’une nouvelle bombe dite atomique, et d’une ville japonaise dont j’avais jusque-l√† ignor√© le nom. Celle-ci avait an√©anti celle-l√†. Plus tard on devait apprendre qu’il s’agissait d’une petite bombe : √† peine plus de la moiti√© d’Hiroshima, un quart seulement de ses habitants n’existaient d√©j√† plus. Il √©tait √©galement question de la science am√©ricaine, mais sans pr√©cisions : des hyperboles, des p√©riphrases, aucun nom propre. Je rentrai √† la maison, dis √† Ida :
– C’est Opje.
(…)
A force de s’√©carter de lui-m√™me tel qu’il avait √©t√©, il allait bient√īt demeurer seul. Pour l’instant il se croyait en mesure de sauver l’humanit√©. Cela valait bien la peine de d√©noncer secr√®tement son fr√®re et sa femme comme anciens membres du parti communiste, de rapporter √† qui de doit que notre cher ami Haakon Chevalier √©tait un agent sovi√©tique. C’√©tait un mensonge, bien entendu ; il l’avait fait pour se d√©barrasser des policiers et des politiciens qui le soup√ßonnaient d’avoir √©t√© d’extr√™me gauche ou savaient qu’il l’avait √©t√©. Quelques ann√©es plus tard, il allait d√©clarer que son accusation ne reposait sur rien. Tout cela ne comptait pas : il y allait du salut des hommes, et s’il fallait en faire p√©rir un ou quelques-uns, ou m√™me plusieurs pour y parvenir, il n’y pouvait rien. (‚Ķ) Opje ne r√©ussit qu’√† sacrifier son ami et √† se perdre lui-m√™me.”

(Vladimir Pozner se souvient)

Le mors aux dents