Vladimir Pozner se souvient, 1972

de sa mère
et de Jean-Richard Bloch, Bertolt Brecht, Charlie Chaplin,
Victor Chklovski, Hanns Eisler, Dashiell Hammett, Vsévolod Ivanov,
Joris Ivens, Fernard Léger, François Mauriac, J. R. Oppenheimer,
Boris Pasternak, Picasso, Elsa Triolet

Vladimir Pozner se souvient - Julliard, 1972

Julliard, 1972

Vladimir Pozner se souvient - Messidor, 1989

Messidor, 1989

Vladimir Pozner se souvient - Lux, 2013, en librairie

Lux, 2013, en librairie

Les premiers mots

Ma mère est née en 1880, dans un petit village lituanien où son père vendait du bois si je ne me trompe. Je dis « me trompe » parce que je n’ai pas connu mes grands-parents et que ma mère en parlait rarement ; elle évitait de parler des siens et surtout d’elle-même, par une sorte de pudeur qui est devenue une habitude familiale. Je pense que si je l’avais interrogée sur son enfance, elle m’aurait raconté tout ce que je voulais savoir, seulement je m’étais accoutumé à ne pas poser de questions. Je me suis souvent demandé si, plus tard, elle n’a pas souffert de ce manque d’intérêt de ma part. C’est possible : elle ne m’a jamais questionné, la discrétion étant de règle. Toujours est-il que je ne sais presque rien de son enfance, sauf le nom de quelques plats qu’elle affectionnait et sa passion pour le traîneau attelé d’un cheval dans lequel son père les emmenait quelquefois, ventre à terre et soulevant des tourbillons de neige, elle et sa sœur cadette.

A propos de…

De Russie en France, d’Amérique en Allemagne, Pozner est l’un de ces hommes carrefour à qui il revient de témoigner, de raconter, de se souvenir.

J.B., Le Magazine littéraire, 1972

Bertolt Brecht. Sur son lit, étalée sans plis, « une longue chemise de nuit blanche à festons rouges ». Sur le quai, devant Notre-Dame, Brecht goûte un fromage de chèvre, appuyant la main, pour l’empêcher de tomber, sur une pile de vieux romans policiers qu’il vient d’acheter. Oppenheimer avant la bombe, en chemise bleu ciel et en jeans élimés, qui met des bûches dans le feu. Et Oppenheimer après la bombe, dont Pozner croit d’abord, à première vue, qu’il n’a pas changé.
Et puis nous avons lu ses autres livres, mais il semble que celui-ci, Vladimir Pozner se souvient, est le plus beau. Parce que le vent y tape plus fort. Parce que ce livre répond magnifiquement à la phrase de Breton : « Je persiste à réclamer les noms, à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes… » Même si les portes de Pozner restent battantes simplement parce que la Gestapo les a enfoncées à coups de crosse, ou parce que des fascistes ont déposé, devant, une bombe.

Michel Cournot, Le Nouvel Observateur, 1972

… Ces cartes postales extraites, sans nul doute, d’un volumineux herbier de la mémoire portent les noms et représentent les visages de quelques-uns des esprits qui ont le plus marqué notre temps : de Jean-Richard Bloch à Picasso, de Brecht à Mauriac, de Chaplin à Fernand Léger et Pasternak. Et comme Pozner est trop discret pour ne parler que de lui, à travers les autres, il en résulte une galerie de portraits – les uns esquissés, les autres brossés en pleine pâte – et un survol de l’histoire qui s’imposent avec plus de force que ne le feraient d’épais panégyriques ou panoramas.

Paul Morelle, Le Monde, 1972