L’attentat de l’OAS

Le 7 février 62, dans l’après-midi, une explosion voisine ébranle nos carreaux. C’était à côté, rue Mazarine, chez Vladimir Pozner. Volodia avait écrit récemment Le lieu du supplice, l’histoire d’un soldat du contingent qui est contraint en Algérie d’assister (au moins) aux tortures infligées aux Algériens. (…) L’OAS, où il y avait de fins lettrés, envoya un tueur chez Volodia. (…) Pendant que le docteur Aboulker l’opérait à la Pitié, j’attendais à l’hôpital avec d’autres amis et la délégation du Comité central du Parti communiste. Un des membres de celle-ci se lamentait : « Le camarade Pozner n’avait donc pas lu les instructions données par L’Huma ? Il était bien recommandé, en cas de bombe au plastic, de s’éloigner le plus possible et de se coucher à plat ventre. » Le ton était affectueux, mais désapprobateur. Volodia survécut. Il aura dans sa vie traversé pas mal de labyrinthes et d’épreuves ambiguës : le Parti, l’exclusion, l’exil en Amérique, le Parti à nouveau, Staline, la déstalinisation. J’aimerais bien qu’un jour il écrive ses Mémoires. Je ne suis pas sûr qu’il le fera. Ceux qui savent se taisent. Ceux qui parlent ne savent pas. Est-ce Lao-tseu ou un communiste qui l’a dit.

(Claude Roy, Somme toute, 1976)

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Portrait Géraldine Pardo

Je       t’embrasse.

Nous avons besoin de ta tête.
Guerri vite. [sic]
Je t’embrasse encore une fois.
Nazim Hikmet
[sur une page d’agenda du lundi 12 février 1962]
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Ma chère Ida,
Je pense beaucoup à toi. J’ai eu André au téléphone, d’après sa voix j’ai pensé que Volodia allait un peu mieux. As-tu besoin de quelque chose, appelle-moi quand tu pourras.
Le jour où Volodia a été blessé, je déjeunais avec S. de Beauvoir, nous parlions de son livre qu’elle a trouvé excellent, et qu’elle a fait lire à tout son entourage. Elle m’a retéléphoné depuis pour avoir de vos nouvelles.
Je t’embrasse bien tendrement. Je n’ose pas venir te déranger car je crois que tu as besoin de calme. Embrasse Volodia et André.
Gégé [Géraldine Pardo]
(1962)
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Paris le 17 février 62
5, rue de Lille (VIIe)
Mon cher Pozner,
Je n’ai pas à te dire mon indignation de ce qui s’est passé. Ceci seulement pour te serrer la main et te souhaiter une prompte guérison.
Toute mon affection.
Tzara

Maurice Baquet

Juin 40, l’exode, extrait des carnets de notes de Vladimir Pozner

19 juin 1940. – (…) Deux heures plus tard, j’étais à Castel Novel. Pierre, Gisèle et Simone Prévert (Jacques est à Varetz où il a conquis officiers et soldats d’une colonne de trains et part avec eux pour les Pyrénées), Marcel Duhamel, le colonel Ulrich, Valery Adams qui a peur que l’Amérique n’entre en guerre et que les Allemands ne la gardent comme « hostage », Nando et Gégé, la mère, la sœur et le frère de Gégé, Odette Joyeux, son fils et sa mère, Ginette Lamour avec ses deux gosses et la bonne, Flora, un vieux docteur et sa femme, etc., tous échoués ici comme de vieux papiers apportés par le vent.
Dans les communs, les derniers Espagnols, Lilette Pinsard qui, sachant conduire depuis un mois seulement, a amené dans une 6 CV Renault, que son beau-frère suivait en vélo, sa mère, ses deux sœurs et les bébés respectifs de celles-ci, âgés l’un de sept mois et l’autre de deux semaines. Enfin, des affectés spéciaux de chez Hotchkiss. Plus bas dans les allées, un convoi du train et un convoi sanitaire.
« À Brive, dit Ida, les évacués font la queue devant la mairie pour rentrer chez eux, dans le Nord. »
T.S.F. : les Anglais, en Libye, ont tué vingt Italiens, blessé plusieurs autres et fait des prisonniers : important succès. Nos armées continuent toujours à se retirer en bon ordre et en combattant sur des positions préparées à l’avance.
Le capitaine et le lieutenant du convoi du train d’en bas montent à minuit au château. On leur donne à manger, ils coucheront dans le couloir, dans des sacs de couchage.
Il y a aussi, à Castel Novel, Maurice Baquet, zouave, qui vient de Royan où, pour le service cinématographique des armées, il était en train de tourner un film de propagande : « Tourelle 3 ». Les aviateurs de Royan se sont embarqués pour le Maroc, ils ont donné à Maurice un papier l’autorisant à se rendre à Brive et à y attendre le 1er juillet. « Ils étaient huit mille pilotes professionnels qui n’avaient pas eu de zinc depuis le début de la guerre. Des as ! Ils faisaient des loopings et des tonneaux avec un vieux bombardier de trois tonnes, le seul qu’ils avaient à leur disposition. Il y avait aussi trois avions de chasse, mais non équipés de mitrailleuses : quelquefois, pour calmer la population, on les faisait voler bas au-dessus de Royan. Dès que les Allemands arrivaient, ils se barraient : ils n’étaient pas armés. »
Le lieutenant du train tient des propos subversifs : l’unique salut de la France, à l’heure actuelle, c’est l’Union soviétique. Il n’est pas le seul à l’avoir dit et redit sur la route, depuis Paris.

20 juin 1940. – Nous prenons nos dispositions avec Ida. Échange de noms, d’adresses. Rendez-vous dans le Midi, ou à Madrid, ou à Lisbonne, ou à New York.
Baquet part avec moi sur sa moto. Il s’embête à Castel Novel, mi-soldat, mi-civil. Je l’annexe. Il roule devant moi en disant aux automobilistes de se ranger.
Nous évitons Brive, pataugeons dans de petits chemins (depuis que nous avons dépassé la Creuse, les orages et les averses nous fouettent plusieurs fois par jour), débouchons sur la Nationale 20, dix-neuf kilomètres avant Souillac.
Elle déborde de convois, la Nationale 20, les camions se suivent sans interruption, chargés de soldats déboutonnés et sans casque, à l’intérieur, sur les marchepieds, sur les ailes des voitures. Plus de civils : ils ont été refoulés sur les petits chemins. Ceux que nous avons pris tout à l’heure étaient semés de voitures à matelas (sur le toit), à bicyclettes (attachées par devant et par derrière), à pneus et bidons de réserve (n’importe où) ainsi que d’hommes amphibies, soldats par en bas, civils par en haut (ou peut-être centaures ?), ou vice-versa, à pied ou en vélo, et qui ont tout l’air de se retirer sur des positions préparées à l’avance par leurs familles respectives. Comme ils ne sont plus pressés, ils s’arrêtent au bord de la route pour dormir ou faire la causette.
Les deux expressions les plus en vogue actuellement : « dans la nature » et « colmater ». Exemples : « Depuis Paris, le détachement Lorcy s’est perdu dans la nature », « Le Ministère a quitté La Bourboule, il est dans la nature », « On a abandonné les camions dans la nature » ; « dans la nature » a remplacé « quelque part en France ». Exemples : « Alors, tu colmates ? », « On bouffe, on dort, mais on n’arrive pas à colmater », « Si j’ai vu des gendarmes sur la route ? Deux, dans une bagnole qui ont essayé de me gratter, mais je les ai bien colmatés », « Elle a un beau châssis, la môme, je lui colmaterais bien la poche », « Qu’est-ce qu’on s’est fait colmater par les Fritz ! » Origine : expression employée par Weygand au début de l’offensive allemande : l’ennemi a réussi à former une poche que je suis en train de colmater.
Les raffinés emploient également le terme : Bourbaki.
Arrêt à Souillac pour trouver du pain. Je fais six boulangeries, dans de petites rues, toutes les six fermées. Maurice en trouve chez une marchande de vélos. Et moi, je déniche deux boîtes de pâté, denrée disparue tout comme les sardines.
La ville est bondée de troupes. Des soldats, des sous-offs, des officiers subalternes font les boutiques les unes après les autres à la recherche de nourriture.
Une voix : « Pozner ! » Assis à côté du chauffeur d’un camion, Pierre Morange, infirmier, que j’ai vu pour la dernière fois alors qu’il était stationné au Fort de Vanves. « Nous allons à Lunel », dit-il. Le convoi de la 22e S.I.M., évadé du Val-de-Grâce, passe vers Lunel.
Après Souillac, les convois se suivent. Nous nous perdons avec Maurice, nous retrouvons, nous perdons à nouveau. Les véhicules se suivent à la queue leu leu : les Studebakers verts en rôdage, les vieux camions Renault et Latil, des citernes, des ambulances, des Simca, des canons, sur une camionnette, quatre mitrailleuses de DCA jumelées, des voitures civiles ornées d’un petit drapeau tricolore, des bennes, des caissons, le tout enfilé par des motocyclistes en cuir, casqués, un mousqueton en bandoulière.
Au sommet d’une montée, sur un fond de lande et de ciel, subitement déserts, un petit char 6 tonnes avec dix soldats qui manifestement rentrent chez eux.
Dans un embouteillage, Maurice raconte : « Ce matin, il est venu de la ferme cinq ou sept soldats isolés. Ils avaient faim, ils sont venus demander à manger, et ils parlaient de révolution ».
Nous rentrons à Vers. « J’ai cru que vous aviez déserté, dit Perreau, ou que vous vous êtes fait barboter la voiture, ou que vous avez eu un accident. » Je remercie avec effusion pour cette marque de confiance.
Pendant que je roulotte avec le colonel, Maurice nous trouve à manger chez l’épicier du village qui vient de regagner ses foyers, en principe, pour finir une convalescence. Nous mangeons pour rien, et l’on nous trouve une grange avec des poules. Quand nous y rentrons, il s’en échappe une, en voulant la remettre dedans, nous en laissons partir deux autres, bientôt, nous en sommes à jouer au rugby sur la route avec des poules pour ballon. Il y a deux trous dans le toit de la grange par lesquels on voit le ciel, mais il ne pleut pas.

Poèmes de circonstance Стихи на случай, 1928

Unique recueil de poèmes (en russe) publié par Pozner.

Poèmes de circonstance

Paris, impr. de la Société nouvelle d’éditions franco-slaves, 1928

A propos de…

Vladimir Pozner, connu comme écrivain et journaliste français, et même comme scénariste américain, est presque oublié en tant que poète russe. Cet oubli est, à mon avis, injustifié. Sa poésie possède un charme indéniable et mériterait que les universitaires s’intéressent à son unique recueil poétique, ne fût-ce qu’à cause des inventions formelles et des trouvailles rythmiques tout à fait originales et inattendues.

Andreï Dobritsyn, Journées Vladimir Pozner, Maison des écrivains, Paris 2005

Panorama de la littérature russe, 1929

Panorama de la littérature russe

Kra, 1929

Les premiers mots

Dans les cirques russes il existait une attraction spéciale : des équilibristes marchaient sur un fil de fer tendu en tenant un samovar entre les mains. En France, le samovar est remplacé par un bâton, au Japon, par un éventail. Le fil de fer reste toujours le même. Trop souvent, en étudiant la littérature russe, les critiques n’ont prêté attention qu’au samovar. Je me suis efforcé de parler du fil de fer.

A propos de…

Voici déjà six mois qu’a paru le Panorama de la littérature russe contemporaine. Je le lus dès sa publication et cette lecture m’attacha si fort que je promis à son auteur, Vladimir Pozner, de dire ici combien son livre m’apparaissait utile, vif et divers.
Je m’excuse publiquement auprès de M. Pozner de tenir parole aujourd’hui seulement, mais sans trop de remords. Son ouvrage est de ceux qui n’ont pas à compter avec la date d’un article. Sa robustesse le place sur un plan plus haut, plus solide que celui de l’actualité.
Un retard, même assez important, ne peut affecter la diffusion d’un livre qui est (et sera très longtemps) indispensable à celui qui veut connaître et comprendre les éléments, les courants, l’atmosphère de la littérature russe dans le premier quart de ce siècle.

Joseph Kessel, Les Nouvelles littéraires, 1929

Nous connaissons quelques romanciers russes, mais la littérature russe dans ses lignes générales, dans ses tendances, dans ses origines, est généralement ignorée en France. La Littérature russe contemporaine de M. Vladimir Pozner contribuera heureusement à la faire reconnaître. Sans qu’il soit possible de contrôler les jugements et les aperçus de l’auteur, il règne dans tout son livre un air d’intelligence qui ne trompe pas.

André Billy, L’Œuvre, 1929

C’est un livre intéressant à deux titres, d’une part dans l’itinéraire de Vladimir Pozner, qui va faire de l’enfant prodige des Frères Sérapion, du jeune poète russe qui a débuté à 15 ans, un romancier français, le romancier français notamment du Mors aux dents ; et dans cet itinéraire, ce livre représente une incursion inattendue dans un domaine académique, sur le terrain de la critique universitaire et de l’histoire de la littérature. Deuxième titre d’intérêt, cette incursion est peut-être sans lendemain dans la carrière de Vladimir Pozner, mais elle n’est pas sans portée : c’est une contribution qui fait date dans l’histoire de la connaissance en France de la littérature russe du XXe siècle… Le goût, les options esthétiques de Vladimir Pozner se caractérisent par la prédominance du facteur esthétique sur le facteur idéologique.

(Michel Aucouturier, Journées Vladimir Pozner,
Maison des écrivains, Paris 2005)

Jean-Richard Bloch

Jean-Richard Bloch

la Mérigote, POITIERS (Vienne) le 28 juin 32

M. Vladimir Pozner
– : – : – : – :- : – : – : – :

Cher Monsieur,
Je vous dois je ne sais combien de lettres. À mieux dire, je me les dois à moi-même, entendant par là que je tiens à vous répondre, que je me le dois autant qu’à vous, et que vos questions, vos paroles, votre livre, ont soulevé quantité de problèmes sur lesquels j’aimerais à m’entretenir avec vous.
Car il s’agirait bien plutôt d’une conversation que d’une explication ou d’un plaidoyer. Je tiens davantage à me rendre compte et à comprendre, qu’à prouver que j’ai eu raison.
L’année dernière, vous m’avez questionné sur les auteurs russes contemporains qui m’avaient surtout frappé. En mars de cette année, vous m’avez écrit une lettre bien intéressante, à propos de mon Commentaire, l’UNITÉ DU MONDE. Elle m’a accompagné dans mes déplacements. Je cherchais toujours le temps de vous répondre.
Là-dessus est arrivé votre beau grand livre, plein de faits et de précisions.
Vous savez que je suis attelé à différentes besognes, – une série d’études idéologiques, dont la chaîne commence à DESTIN DU THÉÂTRE et à DESTIN DU SIÈCLE (sans même remonter à CARNAVAL EST MORT) et va se poursuivre régulièrement, chez Rieder ; une série d’ouvrages que, pour faire bref, j’appellerai encore des « romans », qui s’ente sur …ET COMPAGNIE, qui va former une chaîne de dix à quinze volumes, dont le premier achevé paraît en ce moment dans la Nouvelle Revue Française, et dont le destin avoué est de substituer à la formule du roman bourgeois, que je considère comme éteinte, une formule nouvelle ; – enfin une série d’ouvrages à côté qui verront le jour dans les interstices des deux séries précédentes.
Tout cela entremêlé des ennuis continuels que me donne ma santé, la plus irrégulière qu’on puisse imaginer. Il y a quinze mois que je ne suis revenu à Paris, pour éviter toute déperdition de forces et parce que, Parisien de naissance, y ayant vécu toutes ces dernières années, je sais trop ce qu’on peut y trouver, – surtout ce qu’on n’y peut pas trouver.
Je vous répondrai donc dès que cela me sera possible. J’en ai le désir autant que l’intention. Pour le moment, je suis dans un coup de collier qui ne me laisse pas le loisir de souffler, et, par ailleurs, je me bats contre ma santé. Dès que je le pourrai également, je vous demanderai s’il vous sera possible de venir une fois passer trente-six heures à Poitiers. Ce sera encore le meilleur moyen de tirer certaines choses au clair. J’espère vivement qu’il vous sera loisible de nous faire ce plaisir.
Ce mot n’a été que pour jeter une passerelle sur un silence qui devait commencer à vous paraître incompréhensible et pour vous témoigner ma reconnaissante et fraternelle sympathie.

Jean-Richard Bloch

Sur Bertolt Brecht

Un an plus tôt, à Paris, où Le cercle de craie caucasien venait d’éclater comme un coup de tonnerre, j’avais emmené Brecht et les siens dans un bar-restaurant sur les quais de la Seine. On y sert, sur un plateau de bois, des fromages rares et multiples, imprégnés de marc et d’eau-de-vie, enveloppés dans des feuilles de vigne, roulés dans des épices, saupoudrés de cendre, bref, de quoi faire oublier les tours de Notre-Dame de l’autre côté du fleuve. Tout à côté, une librairie ouverte le soir, qui s’appelle Shakespeare and Company, vend des bouquins d’occasion. Nous avions commencé par elle ; un rayon après l’autre, et jusqu’aux caisses qui traînaient par terre, Brecht avait inspecté la compagnie : des romans policiers en anglais, d’autant plus utiles qu’il ne lisait pas le français. Je l’avais aidé dans la mesure de mes connaissances, modestes au prix des siennes : il avait tout lu, était familier avec la plupart des auteurs. Nos femmes s’impatientaient. Brecht avait fini par acheter une trentaine de volumes dépenaillés. À présent, installé à la terrasse du restaurant, il dégustait les fromages, aussi nombreux que les livres – cadeau de l’auteur de Macbeth, un chef-d’œuvre du genre – empilés à ses côtés sur une chaise : il avait tenu à les garder à portée de main.
La nuit était douce, autrement douce qu’à Berlin un an plus tard ; devant nous les réverbères vacillaient sur le Petit-Pont. J’indiquai à Brecht un chèvre d’aspect bénin, plus violent que le plus barbare des romans policiers américains. Il en goûta et me remercia d’un sourire.
– Oui, dit-il pensivement, comme s’il répondait à la fois à la force du fromage, à la douceur de la nuit, aux cloches de Notre-Dame et de Saint-Julien-le-Pauvre qui vidaient au-dessus de nos têtes une querelle séculaire au sujet du temps.
Il souriait sans desserrer les lèvres, ce qui lui donnait un ait gêné, presque timide. Une idée se présenta à lui qu’il examina en silence. Elle devait lui plaire : son sourire s’accentua, derrière les verres des lunettes, ses petits yeux myopes se mirent à pétiller.
– J’aimerais exposer ce plateau de fromages dans le foyer de mon théâtre, dit-il, pour apprendre aux Allemands ce qu’est la culture.

(Vladimir Pozner se souvient)

Bertolt Brecht et Vladimir Pozner à Berlin, années 1950.

Bertolt Brecht et Vladimir Pozner à Berlin, années 1950.

VLADIMIR POESNER (sic)
C.N.D.I xxxxxxxxx has recently furnished information concerning association between BERT BRECHT and VLADIMIR POESNER (…). For example, informant related that on August 19, 1944, Mrs. POESNER accepted an invitation for the POESNERS to visit the BRECHTS for « a quiet evening ». Again on September 26, 1944 POESNER was advised by an unknown woman that BRECHT had been in conversation with the woman [xxxx whereupon xxxxxxxxxx] POESNER remarked that that was interseting and that he would see tha woman and talk matters over.
C.N.D.I. xxxxxxxxxx related that on october 16, 1944, POESNER and BRECHT were in touch with one another concerning a scenario. At the time POESNER made detailed criticisms on three points of a script, apparently prepared by BRECHT. This script involved a character by the name of ANNETTE and has its final scene a trial in court. At the close of this contact POESNER inquired of BRECHT whether or not BRECHT was coming to the « rendez-vous ». BRECHT advised he was not coming as he had too much to do and would be no good there whereupon POESNER stated that he would go with a friend and would let BRECHT know about it afterwards.
(…)
C.N.D.I. xxxxxxxxxxx further related that on October 17, 1944, BRECHT, POESNER and an unidentified woman, possibly SALKA VIERTEL, who is collaborating with POESNER, conversed about a manuscript. POESNER advised BRECHT on that occasion that he had just returned from a conference concerning the manuscript and that the person considering it was worried about the «Underground» matter. He said however that he had pointed out to that individual that the « underground » matter came up only once and could be easily disposed of.

(Archives du F.B.I.)

Anthologie de la prose russe contemporaine, 1929

Anthologie de la prose russe contemporaine

Les premiers mots

En France on s’intéresse aux jeune auteurs russes beaucoup plus qu’on ne les traduit.

A propos de…

Cette anthologie est consacrée à dix-neuf auteurs contemporains, dont la moitié à peine sont connus en France par quelques traductions. Les autres, Boulgakov, Kavérine, Pasternak, Slonimsky, Tikhonov, etc., sont révélés pour la première fois.

André Pierre, L’Europe nouvelle, 1929

M. Vladimir Pozner, qui possède à merveille le français et le russe, a pensé que le moment était venu de donner un tableau complet de la littérature russe d’après la Révolution, à l’aide d’œuvres en prose convenablement choisies, et de notices bio-bibliographiques indiquant la place occupée par chaque écrivain dans les lettres d’aujourd’hui, sa formation intellectuelle, ses tendances, ses méthodes.

Philéas Lebesgue, 1929

André Breton

Très bien, votre article : “ Conversation avec X ”. À travers ce qui s’écrit – ou le peu qui me parvient – une des seules choses que je tienne pour justes de ton, vraiment sensibles, agitantes, et qui parviennent encore à combler l’effroyable distance qui sépare ce qui a cours ici et de qui nous tient à cœur. Je ne doute pas que nous continuions à différer sur toutes sortes de solutions mais j’ai tenu à vous dire que, par delà ces divergences (qui tiennent sans doute à ce que le compas de la connaissance et du progrès humain n’est pas ouvert de même pour vous et pour moi), je me crois tenu à vous écrire – bien mal – qui vous êtes pour moi une des rares voix qui se fassent entendre dans la nuit.

André Breton
45 W 56     N.Y.C.

Henri Cartier-Bresson

31.3.1992

Chère Ida
C’est avec une profonde douleur qu’hier j’ai appris par une amie la disparition de Vladimir. Tout un pan de notre existence s’écroule, tant de vieux souvenirs qui nous liaient, d’amitiés communes, d’enthousiasmes et puis tout ce que nous apportaient ses écrits, qui eux demeurent.
Son souvenir restera toujours vivace.
Je pense à vous.
Avec mon très amical souvenir.

Henri Cartier-Bresson

Tolstoï est mort, 1935, en librairie

Tolstoj è morto. Editio Adelphi, 2010. En librairie.

Tolstoj è morto Ed. Adelphi, 2010 en librairie

Tolstoï est mort. Editions Christian Bourgois, 2010. En librairie

Ed. C. Bourgois, 2010 en librairie

La Bibliothèque française, 1948

La Bibliothèque française, 1948

Tolstoï est mort

Tolstoï est mort

Tolstoï, fuyant sa maison et les siens, tomba malade dans une gare perdue, à Astapovo. Il y mourrait une semaine plus tard, le 7 novembre 1910. Pendant sept jours, le télégraphe servit de lien unique entre Astapovo et le monde. Les copies des dépêches, conservées dans les archives, furent retrouvées et réunies en volumes. Elles constituent l’ossature de ce livre. Tous les faits relatés sont authentiques, toutes les citations littérales, tous les détails conformes à la réalité. Quelques répliques ou remarques, ajoutées de-ci de-là, sont écrites dans le prolongement des témoignages télégraphiques, nécessairement brefs.

Vladimir Pozner

Les premiers mots

Le 1er novembre 1910, à 10 h 10 du matin, un télégramme est remis au guichet de la petite gare d’Astapovo, sur la ligne de chemin de fer Riazan-Oural.
“Hier suis tombé malade. Voyageurs m’ont vu, affaibli, descendre du train. Crains que la nouvelle ne se propage. Aujourd’hui, amélioration. Poursuivons voyage. Prenez mesures. Tenez-nous au courant.”

A propos de…

Récit d’une agonie mythique
Il faut absolument lire ce livre d’une audacieuse simplicité. Un écrivain de 30 ans avec une manière franche d’aborder les choses, un sens aigu des faits, un regard légèrement en surplomb, rencontre d’emblée ce qui est, ou devrait être, la définition même de toute entreprise littéraire : l’accès immédiat à un monde d’émotion et de pensée.

Danièle Sallenave, Le Monde, 5 février 2010

Le télégraphe, avant l’iPad, faisait son entrée dans la littérature
Tolstoï est mort, de Vladimir Pozner (dont l’œuvre est à redécouvrir, en commençant par Le Mors aux dents et Les Etats-Désunis), reprend également des témoignages, des dépêches et des lettres. En 185 chapitres brefs, c’est le dernier séjour de Tolstoï qui est relaté. Lié aux mouvements de l’avant-garde poétique en Russie, l’auteur a construit une sorte de chant, un collage vigoureux, qui reproduit la situation absurde de l’écrivain agonisant, coupé de sa propre gloire. On pense aux romans-documents de Blaise Cendrars, L’Or et Rhum, et à l’ouverture de L’Espoir d’André Malraux. Le télégraphe, avant l’iPad, faisait son entrée dans la littérature.

Raphaël Sorin, Blog Libé, 4 février 2010

La mort de Tolstoï, premier reality show de l’histoire
Le livre qui restitue le mieux l’aura extraordinaire de cet événement est sans doute Tolstoï est mort, publié pour la première fois en 1935 et réédité récemment en France et en Italie.

Lara Crinò, Il Venerdi di Repubblica, mai 2010

Les livres de Elle
Si la vie de Léon Tolstoï est ponctuée de retournements déroutants, que dire de sa mort ? A l’âge de 82 ans, après un demi-siècle de mariage avec la comtesse Sophie qui lui donna treize enfants, il décide de fuir la demeure familiale. Voyageant sous un nom d’emprunt, il tombe malade et est recueilli par le chef de gare. Très vite, les journalistes accourent… Le regretté Vladimir Pozner a choisi dans “Tolstoï est mort”, écrit en 1935, de reconstituer les derniers jours du grand écrivain. Aujourd’hui réédités, ces fragments mêlant courtes phrases et citations authentiques construisent un roman passionnant et étonnamment… contemporain !

Héléna Villovitch, Elle, 2-8 mars 2010

Pozner, un inventeur de formes
Né à Paris en 1905 de parents d’origine russe, il portera en lui, sa vie durant, cette sorte de double origine : en Russie au moment de la Révolution, il s’y révèle un jeune poète prometteur, soutenu par Gorki, proche de ceux que l’on appellera les formalistes. De retour en France, il fait découvrir les nouvelles tendances littéraires de cette neuve Union soviétique, avant de devenir lui-même romancier. Il soutient, durant les années 30, les écrivains allemands en exil puis la République espagnole, parcourt les Etats- Unis en 1936 avant de devoir s’y réfugier pendant la guerre (il écrit quelques scénarios pour Hollywood). L’après-guerre le voit poursuivre la lutte : il accueille ces nouveaux exilés que sont les victimes du maccarthysme, entretient des amitiés multiples et fidèles – avec Brecht, Chagall, Bunuel… Victime d’un plasticage de l’OAS en 1962, il échappe à la mort et poursuit son œuvre jusqu’en 1992 — ayant traversé le siècle, œil vivant, découvreur attentif et artiste novateur.

Thierry Cecille, Le Matricule des anges, mars 2010

La mort de Tolstoï en direct
La fugue et la fin de Tolstoï contiennent en fait un potentiel romanesque et fictionnel qui a attiré l’intérêt des écrivains, biographes et cinéastes : de Romain Rolland à Stephan Zweig, de Tomas Mann à Rainer Maria Rilke jusqu’à Orwell et bien d’autres, la liste est vaste. Chacun cependant a voulu voir dans la fugue et la fin de Tolstoï une sorte d’événement paradigmatique, négligeant la chronique au profit d’une relecture souvent symbolique et pas toujours impartiale de la réalité. Le seul livre qui a vraiment raconté la fugue et la fin de Tolstoï a été écrit en 1935 par Vladimir Pozner.

Mattia Mantovani, La Provincia di Lecco, juin 2010

Sur un événement devenu mythique, Pozner écrivit un premier livre à la facture originale qui donna la mesure de son talent.
Vladimir Pozner est un de ces intellectuels et écrivains d’exception comme le XXe siècle en connut peu. Russe et Français tout à la fois, mais aussi esprit universel et cosmopolite, prenant son miel là où il le trouvait, loin de toute contrainte, il fut sa vie durant un homme engagé qui croyait que le monde pouvait et devait changer. (…) En 1935, son premier livre, Tolstoï est mort, connaît un succès retentissant.
(…) Le livre est le récit heure par heure, minute par minute, de la fin du grand homme, suivie dans le monde entier au moyen des télégrammes et des journaux. Face à une popularité immense qui ne peut être comparée qu’à celle de Victor Hugo pour les Français, le gouvernement tsariste, qui craignait Tolstoï, était sur les dents et avait dépêché des policiers chargés de suivre son agonie. (…) Les paysages détrempés, la nuit ou la grisaille du jour, les attroupements silencieux, le sifflet du train… dessinent une toile de fond au diapason de l’angoisse de tous les spectateurs de cette agonie.
A partir de ce fil conducteur, Vladimir Pozner réalise un récit fort et original en utilisant la technique du montage comme l’avaient pratiquée les cinéastes et les photographes tels Rodtchenko ou John Heartfield, dont l’influence fut grande sur les écrivains russes des années 1920. (…)
On ne raconte plus, le lecteur devient acteur de l’aventure en recréant du lien et du sens tel que lui le perçoit. Vladimir Pozner, en mettant en place une technique d’écriture qui aurait pu être déroutante, voire ennuyeuse, réussit le tour de force de rendre passionnant ce qui aurait pu sembler insignifiant et à faire surgir, étroitement liées, émotion et pensée. Du grand art.

Marie-Thérèse Siméon, L’Humanité/Les lettres françaises, juin 2010

Le cas Tolstoï
C’est le mérite de Pozner qui a voulu consulter tous les télégrammes partis de et arrivés à Astapovo. Son compte rendu, “monté” comme une séquence de film (Pozner a aussi été scénariste, et son “The Dark Mirror” a été nommé aux Oscars en 1946) a une saveur à égale distance d’Ionesco et de Gogol.

Nicoletta Tiliacos, Il Foglio, juin 2010

Et Tolstoï fugua
Dès que la nouvelle de la fugue de l’écrivain est connue, les échotiers arrivent en masse à Astapovo et précèdent la famille. Grâce aux dépêches, nous n’ignorons rien du quotidien du grand homme : son pouls, sa nourriture, sa température… D’après la rumeur, des foules de disciples caucasiens feraient le siège de la ville. «Tout, souligne Vladimir Pozner, est matière à articles, les mensonges comme les mises au point, les suppositions comme les démentis.»

Joseph Macé-Scaron, Le Magazine littéraire, février 2010

Le retour de Pozner
La présence de Vladimir Pozner, disparu en 1992, s’imposait à l’occasion de la célébration de l’année de la Russie. Sa forte personnalité d’écrivain et de journaliste en fait le trait d’union culturel entre nos deux pays. Né à Paris en 1905, il passa sa jeunesse à Petrograd au moment de la révolution de 1917. De retour en France en 1921, c’est en langue française que le jeune homme qui a traduit Tolstoï, Dostoïevski et la nouvelle littérature soviétique, écrit ses premiers ouvrages.

Jean-Claude Lamy, Le Midi libre, 23 avril 2010

Tolstoï est mort, docu-livre de Vladimir Pozner
Le montage d’Astapovo
Avant 1935, on pensait tout savoir sur la fugue sénile de Léon Tolstoï et sur sa mort dans le village d’Astapovo : c’est alors que Pozner a “monté” tout le matériel dispersé (télégrammes, articles, rapports de police) avec une incroyable tension objective, et ainsi réalisé un grand roman sur le dernier souffle de l’épopée.

Enzo di Mauro, Alias, supplément à Il Manifesto, juillet 2010

Le monde épie les derniers battements de son cœur
Pozner reconstruit cet ultime épisode de la vie de Tolstoï, mettant en évidence l’intéressant phénomène, nouveau pour l’époque, qui le caractérise : le complet renversement des rapports traditionnels entre vie publique et vie privée.

Nadia Caproglio, La Stampa, juin 2010

Bien sûr, la littérature française et étrangère, à partir de la deuxième partie des années vingt, expérimente le montage et l’intégration de documents bruts – prospectus, affiches, extraits de journaux, etc. Tolstoï est mort a en ce sens des précédents fameux. Mais rien pourtant d’aussi radical à ma connaissance que Tolstoï est mort.

Valérie Pozner, Journées Vladimir Pozner, Maison des écrivains, Paris 2005
(voir aussi Valérie Pozner, Tolstoï est mort, Revue d’Etudes slaves, LXXXI (2010), p. 113-124)

Un roman-documentaire sur les derniers jours du grand écrivain.

Nicole Zand, Le Monde, 1992

Je me souviens, moi aussi. Je me souviens d’un livre qui était posé par terre, dans un jardin, à côté d’un fauteuil d’osier vide. Bien avant la guerre. J’empruntai le fauteuil, et le livre. Il était question, à la première page, d’une petite gare, sur une plaine, sans rien autour, la nuit déjà tombée. Les trains jamais ne s’arrêtaient, dans cette gare. Et ce soir-là, le chef de gare tendait l’oreille, passait sa veste, sortait en courant de sa chambre : mais oui, le train freinait, s’arrêtait. Une jeune femme en descendait, qui aidait un vieux monsieur souffrant. Le train repartait. Et le chef de gare courait changer les draps du seul lit de la station, le sien. C’est le début d’un chef-d’œuvre, Tolstoï est mort, de Vladimir Pozner.

Michel Cournot, Le Nouvel Observateur, 1972

Le livre est monté comme un film. Ce grand événement de la mort de Tolstoï se reflète simultanément dans les lettres des siens, dans les articles des journalistes, dans les dépêches des adversaires et disciples lointains. Il en résulte une impression frappante de vérité.

Le Bulletin des Lettres, 1935

Ce livre est saisissant comme la vie, angoissant parfois comme la mort elle-même qui est présente.

L’Echo de Paris, 1935

La sobriété du récit, l’absence de toute rhétorique donnent à ce livre un cachet de vérité impossible à dépasser. On vit le drame soi-même.

Maurice Daubrive, Miroir du Monde, 1936